N° 1 - 2001
 
  LA PREVENTION PEUT-ELLE S'ADRESSER SOUS LA MÊME FORME A TOUS LES PUBLICS ?
   
   
  par Maryse Esterlé-Hedibel
Docteur en anthropologie
et sociologie comparée
Maître de conférence
à l'IUFM Nord-Pas-de-Calais
   
 

Depuis une dizaine d'années, j'ai été amenée à effectuer plusieurs études sur le thème de la route, sur la base d'entretiens approfondis auprès de plusieurs publics jeunes. Il s'agit de recherches de type qualitatif, s'intéressant avant tout à l'observation des conduites. Avant de chercher d'éventuels remèdes, il est effectivement important de comprendre comment les choses se passent, jusqu'à quel point les jeunes sont tentés par la prise de risque, s'ils en ont conscience, etc.

J'ai également une expérience antérieure d'éducatrice de rue auprès de jeunes dont l'essentiel de la vie sociale se passe dans la rue. J'ai toujours été frappée, en les écoutant, non seulement par le nombre d'accidents routiers dont ils faisaient mention, mais aussi par la répétition de ces situations, comme si l'accident, même grave, n'était pas à même d'entraîner une modification de comportement.
A partir de là, on peut s'interroger sur les intérêts qui existent à prendre des risques, ce qui pousse les jeunes à adopter une conduite manifestement dangereuse, en dépit de tout ce qui pourrait les en dissuader.

L'accident dans l'opinion
Revenons en amont pour réfléchir à l'accident de la route en général, dont personne ne nie le caractère dramatique. Si le nombre de morts est important - environ 8 000 tués à six jours par année en France - l'accident reste néanmoins un événement atomisé (il est rare qu'il y ait plusieurs victimes dans un seul accident), relativement rare par rapport au nombre de conducteurs. Ce qui explique qu'on ne lui accorde peut-être pas toute l'importance qu'il mérite. Par ailleurs, chacun sait que la prise de risque ne s'accompagne pas nécessairement d'un accident : on peut griller un feu rouge sans qu'il se passe rien... La prise de risque relève plus ou moins d'un calcul du conducteur : " ça passe ou ça casse ". Calcul ultra-rapide, à peine conscient, où passe le frisson du plaisir, accompagné d'une montée d'adrénaline, faisant échec à la banalité d'une situation trop quotidienne. Cette recherche de sensations est particulièrement forte chez les jeunes.
On voit bien par ailleurs que tout ce qui a trait à la prudence au volant se trouve en pleine contradiction avec certaines valeurs de notre société : la vitesse, la puissance... Il n'est qu'à écouter à ce propos les discours de certains cadres commerciaux dans les stages dits de récupération de points : leur conduite reflète peu ou prou leur mode de travail, marqué par la rapidité, la compétition, la recherche de domination.
L'opinion publique participe elle aussi à la minoration du risque routier : ainsi les quelque 300 morts par drogue sont " surexploités " par rapport aux morts de la route. Tout se passe comme s'il existait une sorte de consensus tacite autour du " prix à payer ", inévitable rançon du progrès.

Le déni de leur faute
Qu'en disent les infractionnistes eux-mêmes ? Interrogés à la sortie du tribunal par un chercheur, Jean-Marie Renouard (ils avaient été convoqués pour infraction grave sur la route), des conducteurs tenaient tous le même discours de déni de l'infraction, refusant en particulier tout lien entre le respect de la réglementation routière et ce qui leur était arrivé. On aboutit même à une logique inversée entre la loi et la sécurité, très fréquente dans la mentalité de certains conducteurs : " C'est parce que je n'ai pas respecté la loi que je me suis mis hors de danger ". Interprétation formulée de façon légèrement différente surtout dans les milieux aisés : " Le bon conducteur n'est pas celui qui respecte la loi, mais celui qui maîtrise son véhicule ".
Il est significatif de voir à quel point des personnes légalistes dans leur vie (qui n'auraient pas l'idée de voler dans un magasin...) peuvent revendiquer l'infraction par rapport à la loi, tout en niant le caractère transgressif de leur comportement : elles pensent même avoir raison. Ainsi il y a un fonds d'histoires qui circulent sur des gens sauvés parce qu'ils n'avaient pas leur ceinture de sécurité.
Il est vrai qu'on touche ici au rapport privé/public. La voiture est ressentie comme un bien privé, jalousement revendiqué par son possesseur. Tout conseil de conduite apparaît donc comme une intrusion dans le domaine privé. Il est pourtant évident qu'on ne peut pas faire n'importe quoi dans sa voiture, qui circule sur un espace public.

Silence autour de l'accidenté
Dans un autre ordre d'idées, il existe autour des accidentés un formidable silence. La personne victime d'un accident est généralement très accompagnée par son entourage, mais sur le moment. Lorsqu'il revient de l'hôpital, avec ou non des troubles fonctionnels, ou des séquelles psychologiques, l'accidenté n'est pas toujours accueilli avec la même attention. Surtout quand il parle de son accident, et qu'il prétend diffuser des conseils de prudence à partir de ce qu'il a vécu. L'entourage attribue alors son discours aux " problèmes d'angoisse " globalement liés à l'accident, et nie toute valeur de prévention aux paroles de l'intéressé, relégué dans une grande solitude.
Tous ces aspects sont exacerbés au début de l'adolescence.
Pourquoi la prévention du risque ne consisterait-elle pas à demander à des jeunes, en pleine phase d'expérimentation de produits ou de comportements, ce que représente pour eux le fait de renoncer au plaisir immédiat lié à la prise de risque, contre un hypothétique futur de prudence et de raison prôné par des adultes ?

Quel intérêt ont-ils à prendre des risques ?
J'ai personnellement mené plusieurs enquêtes de terrain auprès de certains jeunes, qui étaient tout à fait conscients des risques qu'ils prenaient. Leur explication est simple : il s'agit pour eux de trouver quelque chose qui compense la médiocrité de leur travail. Ainsi en est-il des coursiers deux-roues (livreurs de pizza...), dont le travail n'est ni facile, ni intéressant, ni valorisant. Pour eux, la prise de risque remplace la compétence, elle fait oublier le quotidien difficile ou banal, avec l'imagerie du cow-boy dans la jungle des villes...
Même revendication chez des jeunes un peu plus favorisés, qui parlent de leur " dernier terrain d'aventures ". Il s'agit de jeunes dont le train de vie est moyen, ils ont un travail, un ou une conjointe potentiel, leur vie est tracée, mais dans le fond tout cela les ennuie terriblement. La route devient le dernier espace sur lequel ils peuvent s'exprimer. " On n'a plus de terre vierge à explorer. La prise de risque est notre manière d'échapper à tout ça ". Ce comportement, encore une fois, est revendiqué par des jeunes qui ne sont pas spécialement marginaux ou délinquants.

Expériences en cours
Certaines expériences en cours, mises en œuvre et parrainées par la Direction de la Sécurité routière, visent à réinsérer les jeunes par un accès à l'emploi. Elles s'adressent à des jeunes ayant derrière eux une longue expérience du ratage (scolarité, emploi...). Même le permis de conduire, examen passé par la majorité de la population, leur semble inaccessible. Parmi ces publics en difficulté, beaucoup (peut-être la moitié d'entre eux) conduisent d'ailleurs sans permis. Pouvoir se dire, dans un parcours de vie cahotique : " je vais passer le permis " - ce sera peut-être le seul diplôme de leur vie - indique déjà une démarche de réflexion. De fait, même s'ils mettent beaucoup de temps à le passer, leur taux de réussite est le même que dans les conditions normales.
Dans ce type de formation, la qualité de la relation qu'ils entretiennent avec les moniteurs, les éducateurs, est fondamentale. Leur vie n'est pas facile, eux-mêmes ne sont pas faciles. Leurs interlocuteurs doivent être compétents sur le plan technique, mais en même temps capables de leur dire non (Tu n'es pas prêt, tu ne peux pas passer ton permis maintenant), sans pour autant faire de commentaires désobligeants à l'appui.
Il existe également des expériences de mises en situation, par exemple sur des circuits, avec des pilotes professionnels, où on expérimente la prise de risque, dans un cadre sécurisé, ce qui permet ensuite de relativiser les choses et de moins céder à l'excitation du groupe.
Mais naturellement, il faut mûrir les choses, il faut du temps pour intégrer tout cela.
Quand on en parle avec les jeunes, au début, ils commencent par nier les accidents, et puis très rapidement, on s'aperçoit qu'ils ont un petit cimetière autour d'eux (Untel a eu un accident, un autre est paralysé...). Le dialogue peut alors s'engager.

Ce qui peut amener un changement de comportement
Ce qui est frappant aussi, c'est que tout ce qui marque le rapport aux autres (clignotant, rétroviseur...) n'existe pas dans un premier temps pour les jeunes qui ont une habitude de conduite antérieure à la préparation du permis. En revanche, quand ils ont compris, ils mesurent rétrospectivement les dangers qu'ils ont courus et fait courir aux autres.
En dépit des apparences, beaucoup de jeunes marginalisés ont un très grand désir de conformité sociale. Mais, ne sachant pas comment y accéder, ils ont tendance à forcer les portes...
Il n'y a pas encore d'évaluation de ces actions, mais on peut constater empiriquement un changement de comportement, une prise de conscience des individus.
Dans le cadre de la préparation au permis de conduire pour jeunes en difficulté, on ne peut pas faire comme avec tout le monde. Un apprentissage dans les conditions ordinaires est voué à l'échec : ils laisseront tomber, vont perturber le fonctionnement de l'institution, aucune relation ne s'établira. Aussi les professionnels de l'encadrement sont-ils tenus d'imaginer des formules nouvelles (qui d'ailleurs seront éventuellement reprises ensuite pour le reste de la population).

Consommateurs de drogues illicites
Chez les consommateurs de drogues illicites, le risque est omniprésent, comme on peut s'y attendre, mais prend parfois des formes particulières. Ainsi les psychiatres de Marmottan, établissement parisien accueillant des toxicomanes addictifs à la cocaïne et à l'héroïne, ont noté parmi leurs clients la fréquence des accidents à répétition. Personnellement, j'ai rencontré des consommateurs de haschich qui tenaient des discours surprenants de type magique, comme : " Quand je prends le volant, les effets du shit disparaissent ".
Lors d'une recherche qualitative portant sur les usages de drogues illicites et le risque routier, j'ai été amenée à distinguer les consommateurs réguliers ou occasionnels de cannabis, menant une vie sociale intégrée, des consommateurs dépendants d'héroïne ou de cocaïne, toxicomanes classiques vivant dans la précarité et la délinquance (les consommateurs d'ecstasy ayant pour leur part une consommation alternant les pics et les périodes d'abstinence).
La conclusion qui s'est imposée est la suivante : moins la consommation est intensive, plus les personnes prennent de recul par rapport à elle, en évaluent les risques.
Ceux qui sont dépendants ont tendance à faire valoir que la prise de risque tient moins au produit qu'à son manque. Pour eux, qui sont confrontés en permanence à toutes sortes de risques liés aux usages de drogues, le risque routier paraît relativement mineur.
A l'inverse, les usagers récréatifs ont conscience que ces produits modifient l'état de conscience et sont dangereux. D'où leur message récurrent : il faut sortir ces produits de l'anonymat, initier les nouveaux consommateurs à ce qu'ils appellent une pratique intelligente du produit, apprendre à gérer les risques : par exemple, ne pas prendre deux ou trois cachets avant de s'être rendu sur le lieu d'une rave (certaines raves sont interdites au dernier moment, il faut donc repartir en voiture).
Un mot encore sur le rapport à la loi. Il existe une idée très répandue parmi les consommateurs selon laquelle les représentants de la loi ne peuvent pas reconnaître un consommateur de drogue. Les interventions de la police ou de la gendarmerie ne sont pas ressenties comme crédibles. Les sujets contrôlés font état des efforts qu'ils déploient pour donner le change en cas de contrôle, ce qu'ils disent arriver à faire. D'où leur sentiment d'être à côté de la loi.

Quelle prévention pour les jeunes ?
La question revient en permanence auprès des acteurs de prévention : quel message faire passer aux jeunes ? Or les messages, on les connaît (boire ou conduire, il faut choisir...). Mais on peut avoir le discours le plus parfait sur la prévention, si on le plaque sans se préoccuper de ce que ressentent les gens, il restera sans effet. Faire la morale est inutile. Avant de leur faire passer un message, il faut donc se poser la question : qu'ont à me dire de leur expérience de conduite les personnes auxquelles je m'adresse ?
Et ils ont beaucoup de choses à dire ! Ce qui est important, c'est d'écouter, quitte à laisser s'installer des silences, pour que la réflexion prenne corps. Ce n'est évidemment pas facile pour les acteurs de prévention, surtout quand les jeunes font état de pratiques transgressives : il faut alors éviter de crier au scandale, bien comprendre qu'il est souvent nécessaire d'en passer par cette expression pour que le jeune élabore une pensée approfondie et puisse intégrer la notion de prévention.
On pourra aussi lui fournir des données, qui prendront sens tant qu'elles resteront concrètes et accessibles. Expliquer par exemple qu'à la vitesse de 30 km/h, un choc sur la route équivaut à tomber du haut du premier étage, etc.
Toutes ces réflexions aboutissent plus ou moins sinon à une remise en cause, du moins à une interrogation sur la validité des grandes campagnes nationales. Ne doit-on pas privilégier un travail de terrain, moins spectaculaire, mais plus approfondi, et surtout adapté à chaque public ?


 
   

Accidents des jeunes : comment font les autres ?

Le sur-risque auquel sont exposés les conducteurs de 15-24 ans n'est pas propre à la France, il s'observe dans tous les pays industrialisés. L'âge et l'inexpérience sont classiquement évoqués pour rendre compte d'un style de conduite dangereux : vitesse élevée, dépassements hasardeux, mauvaise gestion de l'alcool et/ou des drogues, absence de planification du trajet...
Quel que soit le pays, le scénario de l'accident mortel répond grosso modo aux mêmes caractéristiques : il se produit la nuit du samedi au dimanche, entre 1 h et 6 h du matin, lors d'un retour de soirée (discothèque, pub, chez des amis). Avec pour ingrédients du drame : l'alcool, la fatigue, la suroccupation du véhicule. L'analyse fait ressortir que l'accident est en fait beaucoup moins lié à la technique de la conduite qu'à la prise de risque, au sens large du terme, du conducteur impliqué, par exemple dans son rapport aux psychotropes, au danger, au groupe. Et c'est sur ce comportement général, situé bien en amont de la conduite, que doit porter la prévention.
Depuis plusieurs années, des groupes de travail internationaux confrontent les actions de prévention élaborées dans différents pays, pour essayer de déterminer quelles sont les plus efficaces et éventuellement les promouvoir. Actuellement, un consensus se forme pour estimer que le système le plus prometteur pour réduire le sur-risque des jeunes et agir sur les mécanismes du danger est l'accès graduel à la conduite ou permis progressif.
A titre d'exemple, voici quelques actions mises en œuvre à l'étranger :
Nouvelle-Zélande (depuis 1987) : interdiction de conduire de 22 h à 5 h du matin. Alcoolémie maximum : 0,3 g. Sanctions prévues : amendes et pertes de points. Résultats : amélioration sur les accidents de nuit, sur les accidents de passagers, mais pas sur le problème de l'alcool.
Québec (depuis 1997) : période d'apprentissage de 12 mois (avec accompagnateur, alcoolémie zéro) suivie d'une période de probation de 2 ans (toujours alcoolémie zéro) pour les conducteurs de moins de 25 ans. Sanctions : perte de points. Résultats : difficiles à interpréter. Mais le zéro-degré alcool semble répondre de la diminution des accidents de nuit à un seul véhicule.
Floride : alcoolémie maximum : 0,2 g les deux premières années. Résultat : diminution de 16 % des infractions.
La pratique du conducteur désigné (lors d'une sortie, le conducteur désigné pour ramener les autres s'abstient de boire) : voir encadré.
La formation des barmen : d'après les enquêtes, 30 à 50 % des conducteurs accidentés sortiraient d'un établissement de consommation. La formation des barmen au repérage des alcoolisations dangereuses peut se révéler positive à condition que cette pratique se généralise, lui permettant d'être ainsi plus efficace et mieux acceptée.
(Extr. de : Jean-Paul Assailly. Quelques exemples internationaux, pp. 243-258) in : Chroniques d'une guerre non déclarée. Les accidents de la route, première cause de mortalité des 15-24 ans. INJEP, 2000, 293 p.)

 

   

Le " conducteur désigné " : un moindre mal ?

Tout le monde en connaît désormais le principe : lors d'une sortie en groupe, l'un des participants, chargé de raccompagner les autres, s'engage à ne pas consommer d'alcool. Cette pratique, d'usage courant dans les pays nordiques ou au Royaume-Uni, tente de s'imposer en France, encouragée notamment par la Prévention Routière. Constitue-t-elle réellement une parade à la survenue des accidents ?
A priori oui : il suffit de se mettre d'accord avant de partir, ce qui n'est pas très compliqué. On pourrait même dire en un certain sens que la désignation du conducteur suppose que le groupe se prend en charge et a bien intégré le fait que l'alcool est incompatible avec la conduite.
La pratique ayant tendance à se généraliser (le conducteur désigné a été popularisé en Belgique sous l'appellation de Bob), elle est également de mieux en mieux acceptée dans l'opinion, et contribue à une modification des représentations, préalable indispensable aux modifications de comportement.

Enquête en Arizona
Afin de mesurer les effets préventifs de la pratique, des étudiants américains (Arizona) ont été interrogés sur leurs habitudes et motivations en la matière (1). Au-delà du comportement individuel, les promoteurs de l'étude s'intéressaient aussi à l'effet généré par le groupe sur le conducteur.
86 % des sujets interrogés avaient déjà eu recours à cette pratique (84 % en tant que conducteurs). La grosse majorité se désignaient (eux-mêmes et leurs camarades) comme des buveurs modérés, et ne consommaient de fait que dans un endroit par soirée (discothèque, bar, chez des amis).
Quant à ceux qui n'avaient jamais eu recours à ce type de retour organisé, ils se justifiaient en disant qu'ils " attendaient que leur alcoolémie redescende ", ou qu'ils avaient le sentiment de pouvoir conduire. Autres arguments avancés : personne ne voulait être le conducteur désigné, personne n'était assez sobre, tout le monde avait envie de boire, le conducteur désigné avait fini par boire.

Pas très sobre
Il semble que les plus fervents partisans de la conduite désignée se recrutent parmi les jeunes (surtout des garçons) qui sortent beaucoup et boivent de même. Bon point pour la sécurité. En revanche, le conducteur " élu " n'est pas nécessairement un modèle de sobriété : il s'agit du " plus sobre ", ou de celui " qui a le moins bu ". Quand le conducteur est réellement sobre, c'est généralement qu'il a été choisi par des camarades buveurs modérés ou très modérés.

Ce qu'on peut en conclure
Ce sondage permet de mettre en exergue les avantages et les limites de la méthode. Le fait que la pratique du conducteur désigné se généralise (ce qui n'est pas le cas en France) contribue évidemment à limiter les risques. Elle suppose néanmoins une organisation préalable, ce qui ne va pas toujours de pair avec le caractère spontané et improvisé des sorties entre jeunes. Par ailleurs, rien ne garantit que le conducteur choisi le temps d'une soirée " va modifier durablement son comportement " (2).
Mais surtout, le groupe qui a désigné son conducteur se sent en quelque sorte dédouané, et donc autorisé à boire davantage. Dans l'enquête américaine, le nombre moyen de verres consommés au cours de la soirée était de six, quantité bien supérieure à celle que les étudiants se seraient autorisé à consommer s'ils avaient pris le volant (deux verres).
Ce qui, on en conviendra, n'est pas la meilleure solution en termes de sécurité (les passagers " éméchés " peuvent perturber le conducteur) et encore moins en termes de prévention (l'alcoolisation du groupe s'en trouvant augmentée). Une excellente illustration en est la parution de certains tracts dits de prévention montrant un conducteur sobre environné de passagers manifestement ivres.
Effets pervers d'une politique a priori intéressante mais souvent mal comprise, y compris par certains de ses promoteurs, et qui devrait être relayée, expliquée et commentée par des professionnels de la sécurité routière et/ou de l'alcoologie, soucieux de promouvoir une conduite responsable et réellement sécuritaire.


Références:
(1) BARR (Alicia)... Designated driving among college students. J. of st. on alc., sept. 1998.
(2) DEKKERS (Marie-Antoinette) - " Capitaine de soirée " et autres actions de prévention. In : Les Jeunes et l'alcool en Europe. Univ. Toulouse I. Ed. Universitaires du Sud, 2000 (pp. 137-144).

Fausse sécurité
Depuis quelques années, on peut trouver dans le commerce des produits censés faire baisser l'alcoolémie, celle des conducteurs en particulier, pour lesquels ils ont d'ailleurs été conçus. Nous en avions à l'époque dénoncé l'efficacité douteuse et la dangerosité réelle, l'alcool agissant sur l'organisme du consommateur même si ses effets sont retardés ou rendus moins apparents (voir article de M. Craplet : " Maîtriser " son taux d'alcoolémie ? Alcool ou Santé n° 226).
Le Conseil supérieur d'hygiène publique, saisi par la Direction Générale de la Consommation, de la Concurrence et de la Répression des Fraudes, est allé dans le même sens en émettant un avis " très défavorable " sur le produit Desalco. Outre les incertitudes sur la baisse supposée du taux d'alcoolémie, le produit peut donner au conducteur un faux sentiment de sécurité au volant, et l'inciter par voie de conséquence à consommer avant de conduire. Le Conseil recommande l'interdiction de mise sur le marché de Desalco.

Si tu conduis, bois du jus de fruit
" Souffle un peu avant de prendre le volant ". Bien en vue dans la discothèque Manouchka, à Vesoul (70), le panneau d'information annonce la couleur. Des T-shirts portant le slogan de l'opération Si tu conduis, bois du jus de fruit ont été largement distribués. Postés près de la sortie, des représentants du Comité de la Haute-Saône de l'A.N.P.A. et de la Sécurité Routière attendent les jeunes qui s'apprêtent à quitter l'établissement et leur proposent de souffler dans l'éthylotest. On est libre d'accepter ou de refuser. Tout au long de la soirée, l'opération a été annoncée, et commentée avec talent par le DJ : il ne s'agit pas de faire de la répression, mais de responsabiliser.
C'est d'ailleurs bien ainsi que l'ont compris les quelques 300 jeunes (ou un peu moins jeunes) qui ont accepté ce soir-là de se prêter au jeu, manifestant pour la plupart leur intérêt pour cette prévention qui les touche de très près.
Résultat : 90 % des alcootests effectués étaient sous la barre des 0,5 g. Les quelques alcoolémies positives ont été relevées tardivement (après 4 h du matin). Presque tous les chauffeurs ont alors accepté de céder leurs clefs.
Cette action de prévention, menée dans le cadre du PDASR (Plan départemental d'actions de sécurité routière), a été suffisamment convaincante pour être reconduite en 2001, avec l'accord du Préfet, dans 8 discothèques de la région.
Comité de la Haute-Saône de l'A.N.P.A. 1, place du Palais de Justice, 70000 Vesoul. Tél. : 03 84 76 05 61

Résumé
Quels intérêts poussent les jeunes à adopter une conduite manifestement dangereuse ? Comment parlent-ils de leur expérience ?
Nombreux sont les conducteurs qui refusent tout lien entre le non respect de la réglementation et l'accident qui leur est arrivé.
Les discours sur la prévention, si parfaits soient-ils, resteront sans effet si on se contente de les plaquer sans se préoccuper de ce que ressentent ceux à qui ils sont destinés.

Mots-clés : Accident de la route. Conduite à risque. Jeune. Législation. Prévention. Route.
Young. Law. Road accident