N° 1 - 1997
 
  La mort d'une princesse ou la médiatisation
d'une histoire
  Dr Michel CRAPLET
Médecin délégué de l'A.N.P.A.
     
 

Lundi 1er septembre 1997, siège national de l'ANPA…, un après-midi tranquille en ce jour de rentrée. Le téléphone sonne. Un journaliste me demande " si on est vraiment ivre avec une alcoolémie de 1,75 ". Au même moment, Thierry Taponard, chargé de communication me glisse une dépêche AFP : le chauffeur qui conduisait la voiture de Lady Diana avait un taux d'alcoolémie de 1, 75g/l au moment de l'accident qui a coûté la vie à la princesse et à deux autres personnes. Comprenant soudainement l'enjeu de ma réponse, j'oublie mon agacement devant ce manque d'information patent du journaliste, je tente d'être clair, je prends mon temps… jusqu'à ce que Thierry Taponard me fasse signe d'abréger, car d'autres journalistes attendent…
En cette fin d'après-midi, aidés par Valérie Le Bec, documentaliste, nous avons répondu à une dizaine de journalistes de la presse écrite et radiophonique. Une première télévision britannique s'annonce pour 18h.
Progressivement, je commence à comprendre l'intérêt de cette affaire pour une étude d'alcoologie et son utilité pratique… auprès de l'opinion publique. Mais revenons tout d'abord à la réalité médicale.
Les questions des journalistes tournaient donc autour de deux interrogations :
- Quels sont les effets d'un taux d'alcoolémie élevé ?
- Quelle consommation donne ce taux ?
Questions qui révèlent la mauvaise information de nos interlocuteurs, même si certains avaient compris que ce taux représentai le triple du taux toléré de 0,5 g/l. Il ne me semble donc pas inutile de rappeler certaines notions de base.

 
Les mystères du taux d'alcoolémie
  L'alcool éthylique est une petite molécule : contrairement aux aliments, ce produit n'a pas besoin d'être transformé par l'estomac ou l'intestin pour passer dans la circulation sanguine. Il est absorbé sans dégradation et diffuse passivement dans les vaisseaux à travers les parois de l'intestin grêle.
   
  Le " moteur " de cette diffusion est la différence de concentration entre le liquide absorbé et le sang. Cette différence est importante, même si les boissons ingérées sont peu alcoolisées ou si le taux d'alcool dans le sang est déjà élevé.
 
 
  • L'alcool bu pénètre par la veine porte dans le foie, qui commence alors son travail de dégradation, tout en laissant passer le reste de l'alcool dans la circulation générale : l'alcool envahit tout le secteur liquidien de l'organisme.
  • Il n'existe aucune possibilité de stockage de ce produit, qui agit immédiatement sur l'organisme. Une très faible proportion de l'alcool est évacuée sans transformation par le rein et les autres organes d'élimination : poumon et peau. Mais tout le reste, soit 90%, est transformé par le métabolisme hépatique.
Une diffusion rapide et une dégradation lente
  Le taux d'alcoolémie, mesure de la quantité d'alcool dans le sang exprimée en grammes par litres de sang, témoigne de cette diffusion dans la circulation et reflète l'imprégnation de tous les tissus.
   
  Le taux d'alcoolémie est la résultante de trois données :
   
  - la vitesse d'évacuation de l'estomac,
- l'espace de diffusion
- l'élimination de l'alcool par la dégradation, lente, et l'évacuation, limitée, sous forme d'alcool non transformé.
Etudions les variations de l'alcoolémie sur un temps donné, après une consommation unique d'alcool. La forme générale de la courbe dépend de la quantité d'alcool consommé, de sa diffusion dans l'organisme et de sa dégradation, très variable selon les individus.
   
  Après une montée rapide (entre 15 et 60 minutes), la courbe atteint son taux maximum, et redescend ensuite, suivant une pente très variable, liées aux caractéristiques d'élimination du buveur. Si la première phase, celle de la montée, est relativement prévisible, il est impossible en revanche de calculer la durée nécessaire à l'élimination de l'alcool.
   
  a) la montée de l'alcoolémie
   
  Le taux d'alcoolémie maximum (le " pic " de la courbe) constitue la donnée biologique et toxicologique la plus importante. Il est également déterminant du point de vue légal.
 
  Ce taux varie, mais légèrement, en fonction de la dilution de la boisson (son degré alcoolique) et de la présence de certains aliments. L'ingestion d'une boisson alcoolisée provoquera un pic d'alcoolémie d'autant plus rapide (de 15 à 30 minutes) et élevé que la boisson ne sera pas diluée dans l'eau ou des aliments. Dans la cas contraire, l'apparition du pic sera retardée (une heure ou plus) et son niveau moins élevé.
 
  Le taux d'alcoolémie maximum dépend surtout du volume corporel (variable, par définition, d'une personne à l'autre), dans lequel l'alcool a diffusé. Une évaluation qui tient compte de cette variable personnelle est possible. Elle consiste à diviser la quantité d'alcool consommé par le volume corporel, c'est-à-dire l'ensemble des tissus contenant de l'eau, dans lequel l'alcool a diffusé. Ce volume représente 70% du corps chez l'homme et 60% chez la femme, dont le corps contient plus de cellules graisseuses, et donc moins d'eau. Plus l'espace de diffusion est grand, moins le taux sera élevé. Aussi les femmes sont-elles défavorisées, les petits gabarits, les petites femmes grasses encore plus. Les grands costauds sont avantagés, mais les hommes obèses se retrouvent au niveau des femmes maigres !
 
  Si on se place dans les conditions simples, c'est-à-dire l'absorption d'une quantité d'alcool à jeun, le taux maximum théorique, atteint au bout de 15 à 30 minutes, est donné par les équations suivantes :
 
  - chez l'homme,
 
  TM = Quantité d'alcool en g / Poids en kg x 0,7
 
  - chez la femme,
 
  TM = Quantité d'alcool en g / Poids en kg x 0,6
 
  On peut retenir la formule suivante : chaque verre standard de boisson alcoolique (10g d'équivalent alcool pur) fait approximativement monter le taux de
 
 
  • 0,20 g/l pour un homme de 70 kg
  • 0,30 g/l pour une femme de 60 k
  b) La descente de l'alcoolémie
 
  La dégradation de l'alcool éthylique par le foie est complexe, et s'effectue lentement. On peut l'illustrer par l'image d'un entonnoir par lequel l'alcool s'écoule lentement. La vitesse de cette dégradation varie selon :
 
 
  • le sexe du buveur : chez les sujets masculins, le métabolisme commence dès le niveau de l'estomac, donc avant passage dans le foie. Il en résulte une dégradation plus rapide de l'alcool. Pour la même quantité consommée, l'alcoolémie est plus élevée chez la femme.
  • les individus, pour des raisons non plus seulement morphologiques, mais en partie génétiques.
  • l'habitude (accoutumance) du buveur au produit.
 
  La vitesse de dégradation peut varier du simple au quadruple. En prenant une vitesse moyenne, on peut donner une approximation très grossière des doses éliminées :
 
  -le foie assure en moyenne la transformation de 100 mg d'alcool par kilogramme de poids corporel et par heure soit 7 grammes d'alcool par heure pour un sujet pesant 70 kg ;
 
  - ceci correspond à une diminution moyenne du taux d'alcoolémie de 0,15g par litre et par heure. Cette élimination varie en fait de 0,10 à 0,30 g/l/h. De plus, elle varie dans le temps : elle est plus élevée au début de l'élimination lorsque l'alcoolémie est haute, puis basse de manière exponentielle.
 
  Pendant cette lente transformation, l'alcool continue de tourner dans l'organisme
 
 
  • pendant une heure avant d'évacuer les 7 grammes d'alcool (d'un petit ballon de vin, de la moitié d'un demi de bière),
  • pendant 10 heures pour évacuer les 70 grammes d'alcool d'une bouteille de 75 cl de vin à 12°.
 
  En dépit de cette complexité, de nombreux outils de calcul, tables, réglettes ou logiciels sont proposés au public. Des appareils sophistiqués ont même la prétention de fournir des taux en fonction des caractéristiques des buveurs et de la répartition des consommations dans le temps. Ils ne donnent en fait qu'un résultat moyen calculé avec une vitesse moyenne de dégradation de 100 mg/h, les nombreuses variables inconnues de chaque individu ne pouvant naturellement être prise en compte.
 
  Nous venons de voir ce qui se passait pour une consommation unique. Ce calcul devient tout à fait possible dans les conditions véritables de la consommation, lorsque les doses s'ajoutent au fil du temps. Quant à tenter une estimation rétroactive du taux, ne connaissant pas la vitesse d'élimination d'un sujet et étant très souvent dans l'impossibilité de reconstruire le déroulement des dernières consommations, c'est de la pure fiction.
   
Une ivresse nocturne
  Voyons maintenant comment l'ivresse amoindrit la capacité à la conduite automobile.
   
  Si l'on veut arriver à un traitement de l'alcoolo-dépendant ou prévenir la dépendance, il faut réguler tout le système, revoir les règles du péri-alcoolisme, passer à la péri-responsabilité et c'est toute la communauté de travail qui est concernée.
 
  L'alcool perturbe l'ensemble du comportement par son action sur le système nerveux central, provoquant un dérèglement moteur, sensoriel et psychique. Il joue sur la force et la coordination musculaire, l'équilibre et les organes des sens.
   
  La vision est atteinte. La fameuse diplopie (" il voyait double ") survient pour des alcoolémies supérieures à 1,5 g/l. Mais même pour des taux bien inférieurs, l'appréciation des distances et la vision périphérique sont altérées. Des expérimentations ont montré depuis longtemps que les conducteurs alcoolisés évaluent mal l'écartement des obstacles devant eux : ils essaient de passer même lorsque l'écart entre ces obstacles est inférieur à la largeur de leur véhicule. La vision nocturne est perturbée, avec une difficulté d'accommodation (mise au point) et une augmentation de la sensibilité aux variations lumineuses et à l'éblouissement (par phares ou… les flashes). Les autres organes sensoriels sont également atteints. L'audition et le toucher sont perturbés - ce qui peut jouer lors de la conduite automobile - de même que la gustation et l'olfaction, ce qui a moins d'importance.
 
  Les temps de réaction sont augmentés à la suite de ces atteintes sensorielles et motrices : c'est l'allongement bien connu des " réflexes ".
   
  Mais le plus important se passe au niveau psychique : la consommation d'alcool entraîne un soulagement des tensions psychiques, une désinhibition avec perte du sens des réalités et fausseté du jugement : le sujet n'a plus peur de rien et se croit devenu un surhomme. Cette " mégalomanie " transitoire entraîne des comportements aberrants avec agressivité et prise de risque.
   
Le mystère s'épaissit
  Pas de difficulté, donc, pour expliquer que le chauffeur était " vraiment ivre ". La question sur la quantité d'alcool correspond à cette ivresse (en nombre de verres absorbés) est en revanche bien plus difficile. Pour les alcoologues, la réponse n'a pas d'intérêt du fait de la très grande variabilité de la sensibilité individuelle. Mais c'est la question la plus importante pour ceux qui souhaite savoir " combien ils peuvent boire " sans atteindre le taux délictuel ou tel trouble du comportement. Il est donc nécessaire d'y répondre pour des raisons pédagogiques. Il faut néanmoins insister, encore et toujours, sur la variabilité des réactions.
   
  En considérant que le taux de 1,75 g/l représentait le taux maximum, on peut se faire une idée approximative de la quantité d'alcool consommée.
   
  Le calcul donne :
Q=1,75 x 70 x 0,7 # 90 g. Cette quantité correspond à 10 verres.
   
  Répétons encore une fois que ce calcul vaut pour une consommation unique à un moment donné, à jeun.
   
  Dix verres de quoi ?
   
  En dépit de nos messages et affiches, peu de personnes ont compris que chaque verre normalisé (ballon de vin, demi de bière, dose d'alcool fort) contient la même quantité d'alcool pur - soit 10 grammes. On croit encore souvent que les alcools forts sont plus dangereux que les boissons traditionnellement associées aux repas.
   
  Ainsi, cette intoxication pourrait être secondaire à l'absorption rapide de 10 verres de vin, 10 demis bière ou 10 doses de whisky ou pastis. La consommation aurait pu être plus importante encore, si elle avait été très proche de l'instant de la mort, alors que le taux n'avait pas encore atteint son maximum. Il est plus vraisemblable que l'alcoolisation s'est déroulée sur plusieurs heures, ce qui impliquerait que la consommation a été plus importante puisque les premiers verres ont eu le temps d'être " éliminés ". Mais la quantification précise est impossible puisqu'elle dépend de la vitesse d'élimination de l'alcool par l'organisme, vitesse qui varie du simple au quadruple, nous l'avons vu.
   
  La vitesse d'élimination varie donc selon les caractéristiques biologiques des individus, et leur accoutumance à l'alcool. Un buveur régulier et surtout un buveur excessif développe en effet une capacité supplémentaire à éliminer ses troubles du comportement. Il le fait aux dépens de la santé de l'organe à qui il demande cet effort supplémentaire : le foie.
   
  A côté de cette accoutumance de buveur excessif peut apparaître une tolérance nerveuse : les cellules devenant moins sensibles aux effets de l'alcool, des doses de plus en plus élevées sont nécessaires pour provoquer les mêmes effets. Un sujet habitué à l'alcool aura des troubles moins importants, pour la même consommation, qu'un sujet sobre. Cependant, il est imprudent et non justifié d'affirmer que le sujet habituellement intoxiqué est plus dangereux s'il n'a pas eu sa dose d'alcool.
  De toutes façons l'élément important est qu'il restait au chauffeur 90 g d'alcool à éliminer, et que selon sa vitesse d'élimination, il lui aurait fallu entre 5 heures et 20 heures pour être à jeun, ou entre 4 et 15 heures pour revenir au taux autorisé de 0,5 g/l. la loi est la même pour tous, mais les individus sont inégaux…
   
Lorsque la mort multiplie les fantasmes
  En fin d'après-midi, l'équipe de la chaîne britannique GMTV arrive. Le journaliste m'interroge sur la situation en France. Je suis heureux de pouvoir élargir le débat et expliquer que la sécurité sur les routes françaises est aujourd'hui meilleure avec une diminution des accidents mortels de 15 000 à 9 000. J'en profite pour commenter les changements de la consommation d'alcool - avec une baisse régulière de la consommation moyenne - et les améliorations du point de vue de la législation : contrôle de la publicité, taux d'alcoolémie toléré de 0,5 g/l, récemment abaissé, et inférieur à celui de nombreux pays européens.
   
  Je dois partir pour Orly chercher mon fils. J'attends dans le même secteur que les chauffeurs de taxis qui parlent tous de l'accident. Je tends une oreille attentive, et peux mesurer l'écart entre la réalité médicale et l'information retranscrite par ces chauffeurs professionnels, entre la vérité scientifique et l'imaginaire. Ce sont des discussions d'hommes où personne n'écoute personne, où les propos reviennent " en boucle ". Paparazzi, vitesse, voiture défaillante, courbe et pente de la chaussée, les explications sont nombreuses, la théorie du complot a les faveurs de certains. Quelques rares chauffeurs insistent sur le taux d'alcoolémie, mais cette explication semble trop banale, " d'ailleurs c'était un ancien militaire… il avait donc l'habitude ". Si le rôle de l'alcool est accepté, il est tout de suite relativisé, ce qui permet à chacun de continuer sur son hypothèse préféré. Raphaël, 12 ans, connaît déjà tous les détails et me propose l'explication qu'il a trouvée avec son cousin à partir de leurs références - les ivresses dans les aventures de Tintin et de Lucky Luke : " il voyait double, il a cru qu'il pouvait passer entre les deux piliers ".
   
2 septembre : l'alcool à la une
  Le Times reprend largement l'information. Dans un article titré " un mélange d'alcool et de machisme ", un journaliste s'étonne du fait que tout le monde ait laissé le chauffeur prendre le volant alors qu'il était ivre et défiait ouvertement les photographes. Le correspondant médicale explique qu'il est impossible de cacher une telle ivresse même à la "vieille tante la plus naïve" (même à une cousine de province, dirait-on).
   
  Un député conservateur pose la question : " Pourquoi a-t-on laissé conduire la mère du futur roi par un tel homme ? " Un autre : " Pourquoi n'avait-elle pas a proper police driver, un chauffeur convenable appartenant aux forces de sécurité ? " Un chauffeur professionnel du nord de l'Europe se serait abstenu de boire ce jour-là ou aurait refusé de conduire si on l'avait rappelé en service !... A moins que, alcoolo-dépendant, il n'ait été pris dans l'engrenage. Mais dans ce cas, l'entourage ne l'aurait-il pas arrêté ?
   
  Avant de montrer dans le studio de l'agence Reuters pour une autre interview, je m'arrête au bistrot du coin de la rue… deux hommes parlent des circonstances de l'accidents : la vitesse, le stress, les journalistes. Je me tourne vers eux et j'ajoute le taux d'alcoolémie. Ils accueillent mon instruction poliment, admettent mon information, l'un d'eux la confirme bizarrement : " oui, il était bien ". On peut se demander combien l'accident aurait fait de victimes si le chauffeur avait été " mal ! ". Mais ils repartent immédiatement dans leurs propres explications : la vitesse, le stress, les journalistes… explications moins dérangeantes. On voit là le mécanisme de refoulement à l'œuvre : l'information sur le danger de l'alcool est présente dans l'inconscient collectif, on peut la faire venir à la surface en levant le refoulement. L'information est alors admise, éventuellement masquée pour être mieux acceptée - " il était bien " - puis immédiatement ré-enfouie. L'inconscient (collectif ou individuel) sait, mais ne veut pas savoir : chut, tabou !
   
Une semaine de deuil
  Deux jours après la révélation du taux d'alcoolémie, les évocations de l'ivresse du chauffeur ont disparu des titres de la presse française. L'Evénement du Jeudi le passe sous silence dans un article pourtant détaillé intitulé " Qui a tué Diana ? ", bien qu'ils aient été parmi les premiers à appeler l'ANPA ! Les Guignols de l'Info sont les seuls à designer les nouveaux coupables : " Maître Kanter, Johnnie Walker et les frères Black and White. "
   
  Il est certain que la vitesse excessive " aurait suffi " à provoquer l'accident, mais cette vitesse est bien liée à l'alcoolisation du chauffeur, comme les autres prises de risque. La décision de semer les photographes et l'illusion de le faire ont été également favorisées par l'ivresse, tout cela pour rien… puisque le but de la course était connu de tous !
   
  Comme disent les Drs Rueff et Batel, la levée d'inhibition peut favoriser la constitution d'un fantasme d'invincibilité héroïque du type : " Je suis Rambo et je vais sauver la princesse des anges de la mort qui nous pourchassent ! "
   
  Les journalistes étrangers, eux continuent à en débattre. Dans ce vide d'informations fiables, certains posent des questions techniques, ils s'interrogent non seulement sur le délai entre la consommation et la mesure du taux d'alcoolémie, mais aussi sur l'effet de la mort sur ce taux. Ils évoquent la possibilité d'une production endogène d'alcool après le décès, due à des réactions chimiques provoquées par les bactéries du cadavre. Nous avons vu qu'il n'est pas possible de déterminer rétroactivement le taux. Il est possible en revanche de prélever quelques jours après la mort un liquide stérile (l'humeur vitrée de l'œil par exemple) dont la teneur en alcool, inchangée, correspond à l'alcoolémie au moment du décès. Ces questions sont posées jusqu'au mardi après-midi, lorsque la fièvre monte à nouveau dans les rédactions : les journalistes sont prêts, on attend les résultats d'une nouvelle expertise. Cet après-midi, je réponds longuement aux questions d'un journaliste de l'AFP qui rédige une dépêche claire et détaillée.
   
Soumis à la question des journalistes
  Le taux d'alcoolémie du chauffeur est donc confirmé par la seconde expertise. La dépêche AFP tombe, les journalistes saisissent mon nom et, en une demi-heure, je dois dresser une liste d'attente pour de nouveaux rendez-vous. Une équipe de télévision canadienne enregistre un entretien dans la rue, caméra sur l'épaule. En dix minutes, c'est dans la boîte… On vient me chercher, un chauffeur jeune et sobre, pour un entretien sur la chaîne américaine ABC. C'est là que j'apprends qu'on aurait également trouvé trace d'un anti-dépresseur dans le sang du chauffeur. On ne sait pas encore lequel.
   
Deux nouveaux coupables
  Mercredi matin, lorsque débarque l'équipe de l'agence internationale WTN, le nom est lâché : il s'agit de Fluxétine (principe actif du Prozac). Un nouveau procès du Prozac va commencer. L'agence compte vendre les images à une centaine de clients dans le monde entier, prudence. Un autre nom circule. On aurait trouvé aussi la trace de Tiapride, c'est-à-dire du Tiapridal. Les journalistes ont épluché le dictionnaire " Vidal ", et me citent la première indication de ce produit : " Etats d'agitation et d'agressivité, notamment chez le sujet éthylique ".
   
  Les premières questions concernent l'interférence entre l'alcool et ces molécules. Les journalistes voudraient connaître l'effet potentialisateur précis de ces cocktails. Je les déçois en leur expliquant que les réactions dépendent des particularités métaboliques et de l'accoutumance, à l'alcool et à ces psychotropes, de chaque individu. A ceux qui me poussent dans mes retranchements, j'explique que le Prozac n'est pas noté comme particulièrement dangereux dans ces conditions. Même si le mélange n'est pas recommandé, on n'observe pas d'augmentation dans le sang des concentrations de l'un ou l'autre produit. Le laboratoire soutient même, d'après une étude publiée dans une revue britannique, que la prise de Fluoxetine ne diminue pas la vigilance (mesurée par le temps de réaction) et n'augmente pas l'altération de la vigilance due à l'alcool. Par contre, les effets de l'autre produit, un neuroleptique, sont nettement potentialisés par l'alcool. Mais moins connu, il est oublié, les titres des journaux du jour se font sur le Prozac. Le Tiapridal n'intéresse qu'à cause de son indication thérapeutique dans l'alcoolisme. Cette prise de médicaments suggère-t-elle le diagnostic ? Je leur explique que nous entrons dans la médecine-fiction. Le chauffeur peut aussi avoir pris ces médicaments en croyant s'opposer aux effets de l'alcool.
   
  Entretien télévisé sur la chaîne Boomberg, partenaire de l'AFP, dans un immeuble de l'avenue Kléber, propriété d'une société américaine. A l'entrée, je dois laisser une pièce d'identité contre un badge magnétique. Je fais remarquer au journaliste qu'il est plus difficile d'entrer sobre que de sortir ivre du Ritz. Le soir, interview télévisé par une chaîne allemande : à la différence des nord-américains, la préparation demande 45 minutes avec l'installation de deux spots et de nombreux filtres. La journaliste souhaite un décor médical, des diplômes… je lui explique que je ne les affiches pas, elle se contentera d'un arrière plan de livres ; elle prend 45 minutes encore pour essayer de me faire dire que le Tiapridal multiplie les effets de l'alcool par deux. Visiblement l'autre produit ne l'intéresse pas, peut être est-il moins connu en Allemagne ! Encore une fois, les guignols de l'Info résument le tableau en illustrant le cocktail mortel : " Une bonne dose d'alcool, un peu de Prozac et un shaker à 600 000 F… ".
   
Un chauffeur alcoolisé ou alcoolique ?
  Dans une nouvelle dépêche de l'AFP, je suis cité affirmant que " l'alcool a été le facteur prépondérant ", la prise de risque étant liée à l'alcool et non aux médicaments. Un autre " spécialiste… qui a requis l'anonymat " estime que la présence de ces médicaments montre que " le conducteur… devait avoir un problème avec l'alcool ". Il me semble que c'est conclure un peu vite, cela risque de renforcer l'amalgame entre ivresse et alcoolisme.
   
Incertain M. Paul
  Si l'analyse des facteurs techniques de l'accident s'avère complexe, les difficultés s'accroissent encore lorsqu'on aborde la responsabilité du chauffeur. Les médecins légistes se sont penchés durant trois semaines sur son corps pour répondre aux demandes. Les journalistes, eux, se sont acharnés sur sa personnalité. Les propos qu'ils rapportent, avec plus ou moins de recul, témoignent des hésitations et des ambiguïtés de l'opinion publique par rapport à l'alcoolisme : " il était sympathique, pas du tout un alcoolique ", comme si les deux étaient contradictoires. L'exemple le plus caricatural est donnée par un article en première page de Libération : " Le mystère Henri Paul ". Il est décrit par ses proches et amis comme " un homme cultivé et peu porté sur l'alcool ". Comme si l'un pouvait protéger de l'autre, comme si les deux s'opposaient. Un journaliste, que je reçois en psychothérapie, s'offusque de la façon dont ses confrères laissent passer cette idée reçue.
   
  Depuis l'annonce du taux d'alcoolémie, des propos contradictoires circulent sur cet homme. On ne sait toujours rien de certain sur son emploi du temps et sur sa consommation ce jour-là. Sa vie et sa psychologie, encore plus difficile à connaître, sont devenus un espace où se projettent peurs et fantasmes. Selon leur intimité, ou l'état de leur relation avec lui, de nombreux membres de l'entourage ont donné des informations divergentes. Ancien militaire, célibataire qui avait récemment rompu avec une amie, et breton : ces paramètres suffisent à certains pour conclure à l'intempérance.
   
  On cherche des renseignements dans les lieux d'alcoolisation qu'il fréquentait. On a retrouvé un ami d'enfance, à défaut de ses parents… ou de son alcoologue. Sans cesse reviennent les mêmes propos contradictoires et les observations variables : " On l'a vu effectuer toutes sortes de manœuvres bizarres pour garer son véhicule personnel "… " Je l'ai vu sur la bande vidéo de la sécurité de l'hôtel, il avait l'air très bien, me dit une journaliste, il a accueilli très aimablement la princesse ".
Pourquoi pas ? J'ai vu une partie de cette vidéo, tremblante et saccadée où on ne distingue rien.
   
  Il était surexcité et saoul comme un cochon ",… affirme un collègue. Un autre affirme dans une formulation curieuse : " Il s'est mis au vert de la bouteille il y a un an "… Combien de verres ? Certains, dans un bar proche, le savent peut-être. " Ici, on le connaissait bien. Il marchait au Chivas ". Pourtant, récemment, au cocktail de départ d'une gouvernante, " il n'avait bu que du jus d'orange ".
   
  Tous ces témoignages pourraient se révéler exacts dans l'hypothèse d'une alcoolisation ancienne suivie d'une période d'abstinence et d'une consommation reprise récemment, éventuellement juste avant l'accident, au terme d'une journée difficile. Les différentes photos publiées dans la presse semblent indiquer une transformation physique de M. Paul. Bien sûr, le terme d'alcoolisme est si difficile à porter que les proches ont voulu par tous les moyens le masquer, maladroitement souvent, en affirmant par exemple qu'il tenait bien l'alcool. " Après un repas bien arrosé, c'était toujours Henri Paul qui conduisait, sans avoir de problème "… Cette tolérance apparente militerait justement en faveur de la dépendance alcoolique.
   
  Rappelons que personne n'est coupable d'être dépendant. Notons également que après un ordre donné par son employeur, cet agent n'avait guère le choix, il s'est senti obligé d'obéir.
   
Une responsabilité partagée
  Le chauffeur était-il ivre ce seul soir-là ? Il porte alors une responsabilité importante, partagée avec l'entourage qui n'a pu empêcher le drame. Souffrait-il d'un problème d'alcool chronique ? L'entourage porte alors la responsabilité de ne pas avoir réussi à l'aider, nous retrouvons la " conspiration du silence " qui règne dans les entreprises autour de l'alcoolisme. Il s'agit donc toujours d'une responsabilité collective. L'Evénement du Jeudi, déjà cité, passe en revue les " vraies " causes de l'accident, mais occulte le comportement du chauffeur. Trop banal, sans doute ? Seul, dans une colonne, A. Glucksman évoque le rôle de l'alcool : il affirme que Diana a été victime : 1) de la Cour, 2) du Prince Charles, 3) bien entendu d'un excès de vitesse dû à l'ébriété du chauffeur et 4) d'elle-même. " Bien entendu ", dit-il, mais personne ne l'a entendu.
   
  Une journaliste de l'Irish Times me demande ma réaction à l'information. Je lui réponds que je ne suis pas étonné, même si, en apprenant l'accident du tunnel de l'Alma, je n'avais pas pensé à l'alcool. J'inclus d'emblée l'accident dans la liste de ces " faits divers " qui provoquent chaque année 9 000 victimes sur la route, dont 3 000 du fait de l'alcool : 3 morts sur les 3 000 annuels, 3 sur les 10 morts quotidiens…
   
  Banal donc, comme l'a souligné Françoise Cicurel, cofondatrice de la Ligue contre la Violence routière : elle rappelle " la mort silencieuse et quotidienne … de ceux qui disparaissent dans cette angoissante violence anonyme ", sans rien ignorer du risque d'apparaître comme " platement moraliste ou prosaïque " en évoquant le non-respect du Code de la route. Dominique Voynet, ministre de l'environnement prendra la même position lors d'une émission.
   
  Alcool, vitesse et absence de port de la ceinture de sécurité… Il est étonnant qu'on ait si peu insisté sur ce point qui a sauvé la vie du garde du corps assis pourtant à la " place du mort ". Sans doute l'évocation de la ceinture est-elle peu compatible avec l'image du carrosse princier…
   
  Il n'est donc pas déplacé de demander un plus grand respect de la loi, comme le fait F. Cicurel : " Si les princes, si les ministres, si chaque citoyen érigeait en principe absolu le respect des 50 km/h en ville, comme symbole de pacification dans les rues, la mort sortirait de nos cités "… sinon de nos vies. Elle ajoute : " Si les photographes sont à poursuivre, ils le sont aussi en raison d'un dépassement de la vitesse autorisée… " et peut-être seulement pour cette raison !
   
La loi et l'éducation
  Le problème de la sévérité de la loi et de son application est maintenant posé. La presse anglaise s'en empare à propos de la protection de la vie privée : c'est en France, où la loi est sévère, que l'accident est arrivé, disent-ils hypocritement, oubliant d'ajouter que les photos sont utilisées d'abord par la presse étrangère. Ils voient un argument pour ne pas renforcer la législation britannique. L'occasion serait pourtant bonne. De la même façon, on pourrait soutenir qu'il n'est pas nécessaire de diminuer le taux d'alcoolémie autorisé si l'opinion publique n'évolue pas. Toutefois, l'abaissement du taux a un effet pédagogique. Il est vrai qu'il doit s'accompagner d'une augmentation de la fréquence des contrôles.
   
  Nous arrivons ainsi à la responsabilité collective et partagée. Les problèmes d'alcool viennent à la fois de l'offre libérale d'alcool et de la demande du consommateur, de même que l'utilisation des images de la vie privée provient de la curiosité du public titillée par la publication de photos de plus en plus " excitantes ".
   
Responsabilité de l'entourage proche
  Nous avons évoqué ceux qui n'ont pu arrêter un homme ivre cette nuit-là, ni aider un homme malade de son alcoolisme. Henri Paul a été longtemps protégé par son employeur, puis soudainement lâché à l'annonce du résultat de la troisième expertise. Il existe pourtant une responsabilité légale de l'employeur vis-à-vis des tiers du fait du comportement fautif de ses salariés. Nous nous trouvons dans la problématique complexe de l'alcoolisation sur le lieu du travail, rendue encore plus difficile du fait que l'entreprise concernée, hôtellerie et restauration, utilise les boissons alcooliques comme " matière première ".
   
  La législation et la réglementation sont souvent ambiguës en entreprise : une grande liberté est laissée au règlement intérieur. C'est l'étude de la jurisprudence qui donne les indications les plus faibles. Rappelons quelques mesures :
   
Contrôle de l'offre d'alcool
  - Le code du travail (article L) interdit l'introduction dans l'entreprise " pour être consommées par le personnel… (de)… toutes boissons alcooliques autres que les boissons fermentées, le vin, la bière, le cidre, le poiré, l'hydromel ". Cette boisson des dieux reste donc autorisé aux travailleurs ! Les autres boissons peuvent toutefois être offertes aux clients et aux invités.
   
  - L'installation de distributeurs automatiques de boissons alcooliques (degré supérieur à 1,2) est interdite en tout lieu par l'article 13 de la loi Evin : elle s'applique donc au milieu du travail.
   
  - L'attribution de boissons alcooliques au titre d'avantage en nature est interdite. Cette disposition ne s'applique pourtant pas aux boissons servies lors des repas constituant un avantage en nature (L 232.3).
   
  - Le règlement intérieur peut limiter ou interdire, pour des raisons de sécurité, l'introduction et la consommation de toute boisson alcoolique (depuis un décret du 10.7.1913).
   
Contrôle de l'ivresse
  - Il est interdit " à toute personne ayant autorité de laisser entrer ou séjourner des personnes en état d'ivresse " (L.232.2).
   
  - L'état d'ébriété est à traiter comme toute autre urgence médicale en prenant les mesures nécessaires, sous le couvert du secret professionnel.
   
  - Le recours à l'éthylotest est possible si le salarié est occupé à une tâche dangereuse. En particulier " lorsqu'il… manipule des produits dangereux, ou est occupé à une machine dangereuse, ou conduit des véhicules automobiles notamment transporte des personnes. "
   
  Le salarié ne peut s'y opposer, ni opposer une contre-expertise, car l'objectif est de faire cesser une situation dangereuse et non de faire constater une faute disciplinaire.
   
  Ceci exclut :
   
  - la pratique systématique de l'éthylotest,
   
  - la pratique pour un poste ne représentant pas de risque.
   
  Cependant, la définition des postes de sécurité s'est élargie avec la notion de responsabilité envers soi-même, les collèges, le public, les collectivités humaines et l'environnement.
   
  On trouve de nombreuses réglementations particulières, selon la culture des entreprises, et on relève des absences curieuses de prise en compte du problème.
   
Peut-on être licencié pour ivresse ?
  Ces questions sont complexes ; une connaissance fine de la jurisprudence est nécessaire. On peut indiquer quelques lignes générales.
   
  L'ivresse constatée peut justifier le retrait du poste de travail pour des raisons de sécurité et l'employeur peut engager une procédure de licenciement. Cependant, c'est une cause de licenciement sans caractère de gravité, elle ne peut priver le salarié des indemnités de rupture de contrat, même si l'ivresse s'est renouvelée.
   
  Une ivresse isolée est considérée comme une faute excusable.
   
  Par ailleurs, il a pu être jugé que, dans la mesure où l'intempérance a été tolérée pendant plusieurs années, elle ne légitime plus la rupture du contrat de travail.
   
  Ainsi, l'ivresse exceptionnelle ou l'ivresse ancienne tolérée sont des motifs d'excuse : on mesure bien par cette contradiction l'ambivalence de notre société vis-à-vis de l'alcoolisation.
   
Législation des accidents du travail liés à l'alcool
  L'alcoolisation n'est pas une cause reconnue dans la nomenclature des accidents en milieu du travail, la recherche du taux d'alcoolémie n'est systématique que pour les conducteurs. Habituellement le silence règne dans l'entreprise car il est souvent craint que cette révélation n'entraîne une perte de droits des travailleurs. Cependant, l'accident est parfois de lever un secret de polichinelle dont " bénéficiait " le buveur.
   
  Tout accident dû à l'alcoolisation peut être qualifié de professionnel. Il faudrait que " l'état d'ivresse ait été une cause tout à fait étrangère aux conditions de travail, faisant disparaître le caractère professionnel de l'accident ", pour que la protection du travailleur ne s'exerce pas. Un arrêt de la cour de cassation a estimé qu'un accident de la circulation chez un cadre qui présentait un taux d'alcoolémie de 1,2 g/l après un repas d'affaire pouvait être considéré comme un accident de trajet… ce qui ne l'a pas exclu de sa responsabilité pénale.
   
  Notons encore que les passagers de véhicules sont aujourd'hui tenus pour coresponsables lorsqu'ils sont au fait de l'ivresse de leur chauffeur.
   
  Ajoutons que l'alcoolisme pose bien sûr un problème grave dans les professions de la sécurité. Il semble d'ailleurs que l'alcoolisation y soit favorisée par les conditions de travail où alternent l'attente et le stress ; s'y ajoutent, dans certains milieux, la fête et ses consommations gratuites.
   
Responsabilité collective ?
  A une table de restaurant, je surprends les propos de journalistes à " Point de Vue - Images du Monde " : " En France, c'est normal d'être bourré au volant ". Mon intervention ne les passionne pas : " Nous, on parle que des événements heureux ".
   
  Nous avons vu comment chacun cherchait un coupable moins gênant que l'alcool, nous avons entendu comme des soupirs de soulagement à l'annonce que le chauffeur avait aussi pris des médicaments. De même des rumeurs continuent de circuler à propos de prise de cocaïne, héroïne dramatique, moins banale que l'alcool.
   
  Responsabilité de ceux qui sont en charge de la prévention
  Se pose d'abord le problème du contrôle de l'alcoolisation dans les accidents : s'il est facile de mesurer la vitesse des véhicules et les taux d'alcoolémie (du chauffeur et éventuellement des victimes), il est beaucoup plus difficile d'évaluer l'état des véhicules, le stress, la fatigue et la prise d'autres produits modifiant le comportement.
   
  Se pose ensuite la question de l'équilibre entre différents moyens de prévention : normes de sécurité, législation, répression et éducation. Certains réclament l'installation de systèmes de sécurité sophistiqués permettant par exemple d'empêcher le véhicule de démarrer si le taux d'alcoolémie du conducteur est trop élevé. D'autres ont noté l'absence de glissières de sécurité dans le tunnel de l'Alma. Ces positions encouragent la passivité du conducteur.
   
  Les spécialistes de la prévention insistent, au contraire, sur l'intérêt d'une attitude active et souhaitent développer l'éducation et l'information.
   
  L'information est-elle si mal faite ?
  Le 1er octobre apparaît dans la presse un diagnostic sur M. Paul : éthylisme chronique modéré. Voilà de quoi réjouir les alcoologues : un mot d'une autre époque, éthylisme, un adjectif, modéré, qui contredit la notion de dépendance : comme si on pouvait être " un peu " alcoolique ! Ainsi la différence entre alcoolisation et alcoolisme n'est toujours pas comprise.
   
  Les messages sont-ils trop simplifiés ?
  Il existe un problème entre la norme légale et la réalité biologique : de nombreux conducteurs peuvent conduire avec un taux d'alcoolémie de 0,5 g/l, ils multiplient " seulement " le risque d'accident par 2. Nombreux sont donc les conducteurs qui pensent " passer " avec un taux triple de 1,5 g/l. ils ignorent que l'augmentation du risque n'est pas linéaire, c'est-à-dire proportionnelle, donc égale à 2 x 3 = 6, mais exponentielle et égale à 50.
   
  Il faut donc expliquer à la fois la variabilité des réactions personnelles et la nécessité d'un taux " légal " commun à tous. Ce qui, en soi, n'est pas simple, surtout quand on connaît la faiblesse des moyens de prévention : en ce qui concerne la sécurité routière, la prévention se résume souvent à des campagnes nationales, 3 fois par an, à l'époque des migrations touristiques.
   
  Au-delà des difficultés techniques de l'explication, il faut mentionner la persistance du tabou. On ne veut pas voir le problème, on l'évacue par des blagues. N'est-il pas symptomatique que ce soit la presse satirique qui ait exploité l'information avec le plus de pertinence ? Ce tabou rend impossible la compréhension du message qui pourrait se résumer ainsi : l'ivresse rend incapable de conduire, l'ivresse est une brève folie.
   
  On peut rendre compte de ces phénomènes de différentes façons, simples ou sophistiquées. Prenons un exemple dans l'œuvre d'un ancien habitué du Ritz, Marcel Proust. Voici comment il décrit le vécu et les effets de l'ivresse :
" J'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale. L'alcool, en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes actuelles une qualité, un charme qui n'avaient pas eu pour effet de me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre ; car en me les faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en isolait ; j'étais enfermé dans le présent, comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir ; plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel, où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans hésitation au hasard d'un accident ".
   
  Marcel Proust était un connaisseur. Il faisait venir sa bière du Ritz, même en pleine nuit, bénéficiant d'un arrangement personnel. Il est dommage que son œuvre ne soit pas connue de ceux qui fréquentent le Ritz aujourd'hui.
   
La princesse et les anonymes
  L'accident du pont de l'Alma et sa médiatisation nous ont fourni ainsi un cas alcoologique exemplaire qui nous a permis d'étudier les dimensions médicale, légale et sociale des phénomènes liés à l'alcoolisme. C'est, comme souvent en alcoologie, fort complexe : le chauffeur était ivre, certes, mais il faut tenir compte des autres facteurs de l'accident. Il avait bu trop d'alcool, mais il avait pris également des médicaments psychotropes. Est-ce dommage " pédagogiquement " ? Est-il moins facile alors de " dénoncer " l'alcool ? Non, les deux " consommations " sont liées de façon intéressante. Comme est intéressante l'étude des circonstances de travail dans cette entreprise particulière : l'hôtel Ritz.
   
  La mort de la princesse Diana a déjà été utilisée dans un objectif de prévention : une agence internationale de publicité a sorti une double page dans un quotidien portugais avec le message suivant : " presque tous les jours une princesse meurt au Portugal. Mais notre pays pleure seulement Diana ". Ce texte fait référence aux 313 " enfants du peuple " victimes d'accidents routiers, morts dans l'anonymat. Le message continue ainsi : " Diana aurait pleuré pour nos princesses ".
   
  Le même message a été délivré dans la presse polonaise, pour éveiller l'intérêt sur les 722 personnes mortes l'an passé sur la route, du fait de l'alcool.
   
  Nous avons déjà évoqué les autres discours banalisant " le drame de l'Alma ". D. Voynet a évoqué les " princesses qui meurent chaque jour en Algérie ".
   
  Dans le tabou qui marque l'approche du problème alcool en France, nous avons besoin d'arguments pour expliquer que les drames ou accidents liés à l'alcoolisation peuvent arriver à des gens " très bien ". Dans les pays anglo-saxons, de nombreux artistes, des personnalités, ont porté témoignage de leurs problèmes. En France, ils sont rares. On peut citer Philippe Léotard ou Annabel Buffet et encore plus rares sont les témoignages crédibles d'un rétablissement par l'abstinence comme celui de Marguerite Duras. On peut regretter ce silence quand on connaît l'intérêt dans les groupes de parole des témoignages de ceux " qui ont tout pour être heureux " et qui s'enfoncent dans les mêmes difficultés que les buveurs moins favorisés. Dans le " village médiatique mondiale ", une foule de femmes… et d'hommes se sentaient plus proches de la princesse de Galles que de leur voisine de palier, ils avaient l'impression de la connaître. Peut-être retiendront-ils davantage ce qui lui est arrivé.
   
  Place de l'Alma, ces anonymes ont laissé des messages remerciant la princesse pour son sourire. Même s'ils ne sont pas dupes de l'efficacité réelle des actions humanitaires de la princesse, ils étaient sensibles à cette marque d'attention aux autres. Ils font la différence entre le sourire et les propos de Diana et les sourires carnassiers des hommes politiques. La princesse de Galles a bénéficié de l'identification de toutes les femmes qui ont eu à souffrir d'un mari infidèle, d'une belle-mère exigeante et d'un chauffeur alcoolisé, ou qui rêvent d'un prince des Mille et une nuits… cela semble représenter beaucoup de femmes de par le monde.
   
  Un mythe est né sous nos yeux : une princesse, poursuivie par la colère de sa famille et une meute de photographes, meurt à 150 km/h en compagnie de son amant. Comme dans les mythes anciens, de nombreuses versions sont apparues et se sont développées pour expliquer l'origine du drame et pour désigner les responsables, voire les coupables : les médias, les proches, les agents secrets d'un complot international. Tous les composants sont réunis, sexe, fortune et politique, comme dans la mort de Marilyn où le mystère baigne dans le même cocktail alcool-médicaments : le chanteur Elton John a fait le lien avec la chanson " Candle in the wind ". La version que nous avons proposée paraît trop banale pour être utile dans la construction mythique dont l'homme mortel a besoin. Pourtant les rationalistes diront que c'est la seule vérité derrière toutes les constructions fantasques. Cette vérité insiste sur une causalité simple sur laquelle des actions de prévention simple peuvent agir. Cette vérité ou cette version du mythe va cheminer et sera peut-être reconnue un jour. Mais en attendant, chacun préfère une mise en scène particulière de la banale réalité, trop banale, qu'il faut expliquer autrement.
   
Un meurtre collectif ?
  Immédiatement après l'accident, un petit groupe de coupables avait été désigné : les photographes… des professionnels peu connus qui " étaient de garde " lors de cette soirée banale. Les paparazzi les plus réputés, eux, attendaient un événement plus intéressant qu'une sortie d'un hôtel parisien : après les " baisers volés ", il leur fallait une grossesse cachée ou une dépression larvée.
   
  Ces " sans grade " ont été mis en cause et accablé par tous, même après la révélation du taux d'alcoolémie. Il fallait montrer à l'opinion publique, étrangère en particulier, que l'affaire était prise au sérieux par la police et la justice. Cette accusation n'a t'elle pas été utilisée pour masquer le rôle de l'alcool ? Il semble que certains aient réglé leurs propres comptes avec les photographes en minimisant le rôle de l'ivresse. Avec beaucoup d'hypocrisie, les photographes ont servi de bouc émissaire et ont permis de masquer la responsabilité collective du drame.
   
  Diana, étymologiquement " la lumineuse ", est morte dans un tunnel, la nuit, sous les flashes des photographes. C'était une chaude nuit parisienne avec ses parfums et le reflet des bijoux de la place Vendôme, pourtant les portes de la mort n'étaient pas loin.
   
  Cette mort est venue sous les apparences du destin - le dieu de la presse a fabriqué Diana puis la sacrifiée. Une " photo de trop " avait titré le quotidien Libération comme on pourrait dire 'un (ou dix) verre de trop ".On pourrait aussi insister sur le rôle de notre addiction aux images : pour quelques photos exceptionnelles - Tien An-Men - ou drôles - un ex-premier ministre dormant sur son siège au parlement - combien de pellicules gâchées ! Un (ou dix) verre de trop… c'est le geste nécessaire à l'accomplissement de ce meurtre collectif favorisé par l'indifférence et le tabou aux problèmes liés à la consommation d'alcool.
   
  Résumé

L'événement le plus médiatisé de la rentrée… a-t-il été bien compris par les journalistes ? L'émotion suscitée par le décès de Lady Diana a laissé très peu de place à l'élément déterminant de l'accident : l'alcool.

Mots-clés : Accident de la route. Alcoolémie. Conduite en état d'ivresse. Mass médias. Opinion publique. Tabou.

Road accident. Blood alcohol. Press. Public opinion. Taboo.

C13, K147, S2

   
  Bibliographie
Sylvain DALLY - Conduite automobile et alcool. Edit. S.R., 1991.
A Pharmacological profile of Fluoxetine and other antidepressants on aspects of skiller performance and car handling ability. Brit. Journal of Psychiatry, 1988, 153 (suppl.3), pp. 9-104
Le monde, 4 sept. 1997. - F. Cicurel : Une mort ordinaire…
7-8 sept. - D. Schneidermann : Le second bolide
9 sept. - A. Rollat : Rabat-tristesse
L'Evénement du Jeudi, 4-10 sept. 1997. - Qui a (vraiment) tué Lady Diana ?
Libération, 17 sept. 1997. - P. Tourancheau : Le mystère Henri Paul 20-21 sept. - B. Rueff, P. Batel : A propos de l'ivresse
The Times, 2 sept. 1997. - C. Bremmer, A. Pierce (p.4), T. Stuttaford (p.5)
Los Angeles Times, 21 sept. 1997. - J.T. Dahlburg, pp. 1 et 18-19
Marcel PROUST. - A la recherche du temps perdu. Ed. de la Pléiade, tome 1, p.