| N° 4 - 2000 | ||||||||||||||||
| Prévention à l'école primaire | ||||||||||||||||
|
Par Par Didier Jourdan
( I.U.F.M. d'Auvergne, Clermont-Ferrand), Liliane Astier (I.U.F.M. d'Auvergne,
Clermont-Ferrand), Patricia Lepan-Lenat (Comité du Puy-de-Dôme
de l'A.N.P.A.) Depuis quelques années,
une impulsion nouvelle se manifeste au sein du monde éducatif en
faveur de l'éducation sanitaire et notamment de la prévention
des risques liés à l'alcool.
Après une analyse
commune des obstacles susceptibles de se présenter, nous avons
tenté de développer et de tester une approche concrète
de la prévention de l'alcoolisme dans le cadre bien spécifique
de l'école primaire. Le manque de formation des enseignants s'étant
imposé comme un frein majeur à la mise en uvre des
actions de prévention, nous avons par ailleurs construit un module
de formation initiale à l'intention des stagiaires de l'Institut. |
||||||||||||||||
| L'école primaire aujourd'hui | ||||||||||||||||
| Une mission de prévention | ||||||||||||||||
| L'idée selon laquelle c'est pendant l'enfance (avant l'apparition des comportements à risque) que s'acquièrent les comportements positifs vis-à-vis de la santé a depuis longtemps conduit les autorités politiques à assigner à l'école une mission de prévention. Depuis les leçons de morale sur l'hygiène, la tuberculose ou l'alcoolisme de la fin du siècle dernier jusqu'à l'intégration de l'éducation pour la santé dans les programmes de 1995, l'école primaire s'est toujours vu attribuer ce rôle. Même s'ils ne sont pas encore (en général) sujets à des comportements à risque vis-à-vis de l'alcool, les élèves de l'école maternelle et élémentaire ont pourtant une connaissance relative de ce produit, du fait de son rôle dans les relations sociales de notre pays. | ||||||||||||||||
| Un cadre institutionnel favorable | ||||||||||||||||
| La place
accordée à l'éducation pour la santé ayant évolué
de façon très rapide ces dernières années dans
le cadre de l'Éducation nationale, il nous a semblé nécessaire
de faire le point des outils institutionnels dont peuvent disposer actuellement
les différents acteurs.
- Les textes existants
: L'éducation
pour la santé à l'école maternelle peut être
abordée sous trois angles :
Par l'apprentissage des contraintes et des règles de la vie collective, mais aussi l'attention portée individuellement au bien-être de l'enfant, l'école maternelle constitue un lieu privilégié pour une éducation à la santé globale. A ce stade, on ne parle encore évidemment pas d'alcool. A l'école élémentaire, les activités pour la santé peuvent se diversifier et emprunter à d'autres disciplines, en intégrant par exemple des dimensions physiologiques (en lien avec le travail de biologie sur le fonctionnement du corps), de connaissance de soi (en lien avec les activités physiques ou artistiques) ou de respect de soi et d'autrui (dans toutes les situations de la vie quotidienne). La prévention de l'alcoolisme peut trouver sa place dans ce cadre. - Le projet d'école,
un support pour une démarche partenariale |
||||||||||||||||
| Quelle éducation pour la santé à l'école primaire ? | ||||||||||||||||
| L'évolution positive du cadre institutionnel pour l'éducation à la santé joue naturellement en faveur des actions concernant l'alcool. Pourtant, force est de constater que leur mise en place reste très délicate : la prévention de l'alcoolisme à l'école est loin de faire l'unanimité. Elle pose notamment la question du rôle que les parents doivent jouer dans l'éducation de leurs enfants, étant bien entendu que l'école n'a pas à se substituer à eux. Nous avons donc cherché à élaborer une approche de la prévention spécifique tenant compte des apports de la recherche en éducation pour la santé, et conforme à l'éthique de l'école. | ||||||||||||||||
| Le modèle sous-jacent | ||||||||||||||||
| La prévention de l'alcoolisme à l'école est encore souvent basée sur le modèle hygiéniste qui consiste à donner une information sur les conséquences de l'alcoolisme, ainsi que sur les bons et les mauvais comportements. Cette approche, qui revient toujours à " L'alcool tue, mais pas l'eau ferrugineuse ! " a clairement montré ses limites vis-à-vis des principaux problèmes de santé publique actuelle. Il existe heureusement bien d'autres façons de faire de la prévention. Des outils pédagogiques ont déjà été développés, en particulier par l'I.S.P.A. (Institut Suisse de Prophylaxie de l'Alcoolisme - Lausanne) et l'A.N.P.A. [Lamantinette. Comité du Maine-et-Loire de l'A.N.P.A. - Jeux d'enfants, ISPA - (Lausanne) - Papillagou et les enfants de Croque lune - Comité de Côte-d'Or de l'A.N.P.A. ]. Ces approches sont basées non sur l'exposé des conséquences d'un " fléau " mais sur l'analyse fine des déterminants de la consommation d'alcool. Ce qui suppose que l'on sorte des schémas manichéens du bien et du mal, et que l'on s'intéresse plutôt à ce qui permet à un individu de garder sa liberté face aux pressions du milieu. Le développement de nouvelles " compétences " telles que la curiosité d'esprit, le sens de la communication, le goût de l'initiative personnelle, lui permettra d'affronter l'existence, le mal-être, les conflits, sans passer par une conduite à risques. | ||||||||||||||||
| Construire un projet de prévention à l'école primaire | ||||||||||||||||
| Pour être
efficace, un projet de prévention pourrait :
1. S'inscrire dans un cadre partenarial et donc être global : prendre en compte tous les aspects de la vie de l'enfant partenarial : donner sa place à tous les acteurs de la communauté éducative (enseignants, infirmières et médecins, éducateurs, parents, services publics et les élèves eux-mêmes) pluridisciplinaire : être considéré comme une éducation à la citoyenneté et non limité à la dimension physiologique intégré au projet d'école : une contractualisation est nécessaire à la pérennité de l'action géré par les enseignants, comme les autres activités de classe. 2. Adopter une démarche structurée : prendre en compte les besoins, définir les objectifs, prévoir une évaluation sont les étapes constitutives de tout projet. Le tableau ci-dessous présente les principales étapes d'une action de santé. Il peut naturellement être adapté et s'applique avec souplesse. 3. Promouvoir des activités de classe adaptées : les activités d'éducation pour la santé ne diffèrent pas des autres activités éducatives. Deux aspects doivent néanmoins être privilégiés : le développement des compétences psychosociales, dont nous avons déjà parlé, et la prise en compte du mode d'apprentissage des enfants. Un enfant, comme un adulte, est toujours " complet ", il ne passe pas de l'ignorance au savoir. Consciemment ou pas, il dispose d'un modèle explicatif du réel, de son propre fonctionnement, qui est organisé et cohérent. Tout apprentissage consiste en fait en une réorganisation du savoir de l'enfant. Ceci est particulièrement vrai dans le domaine de la santé qui fait appel à des notions aussi personnelles que le bien-être, les peurs, les angoisses |
||||||||||||||||
| De sérieux problèmes éthiques | ||||||||||||||||
| Dans le
cadre de l'école publique, le respect de la liberté reste
un problème central. Ce qui ne signifie pas qu'il faut éliminer
les règles, bien au contraire, surtout à un âge où
les enfants se montrent avides de repères et souvent plus favorables
à la prévention qu'au moment de l'adolescence. Mais les messages
doivent être suffisamment ouverts, tolérants, et pas trop normatifs
: pas plus qu'il n'est possible de fixer scientifiquement un seuil de consommation
d'alcool non dangereux, on ne peut affirmer que tel type de consommation
est bon ou mauvais, etc.
Mais là n'est pas l'essentiel. Le risque de traumatiser ou de culpabiliser l'enfant est toujours réel : dire à un enfant de 9 ans dont les parents consomment de l'alcool que cette consommation peut conduire à la mort, par accident ou maladie, n'est pas anodin. Il est donc essentiel de faire preuve de beaucoup de doigté. Une approche possible consiste à se baser sur le savoir de l'enfant pour lui permettre ensuite d'intégrer d'autres éléments susceptibles d'éclairer ses choix. N'oublions pas que le problème de l'alcoolisme dans notre pays est tel que l'on a de fortes chances de rencontrer dans chaque classe au moins un enfant dont des personnes proches sont en difficulté avec l'alcool. |
||||||||||||||||
| Un projet pour la classe de CM2 | ||||||||||||||||
| Forts
de ces réflexions, nous avons tenté de mettre en uvre
un travail d'éducation sanitaire adapté à la prévention
de l'alcoolisme dans une classe de CM2. Bien que nous l'ayons testé
à la fois en milieu rural et en milieu urbain, nous ne détaillerons
ici que le travail d'une classe, s'insérant comme les autres dans
un projet d'école multidisciplinaire.
Rappelons que l'objectif du maître est d'aider l'élève à travailler sur l'autonomie, la responsabilité, l'aptitude à faire des choix. Ses premiers partenaires sont naturellement les parents. Il n'est pas pensable de conduire un tel projet sans leur accord, leur aide. Mais les parents ne pourront adhérer au projet que s'il y a dialogue, échange avec les enseignants. Autre partenaire : l'expert, dans notre cas l'animatrice du Comité du Puy-de-Dôme de l'A.N.P.A., qui apporte à tous, élèves, parents, enseignants, les réponses aux questions souvent très pointues qui peuvent se présenter. L'infirmière scolaire est, elle aussi, impliquée dans le projet. Notre projet a été conduit à la fois par les enseignants de l'école, l'infirmière scolaire et l'animatrice du C.D.P.A., en collaboration avec un formateur de l'I.U.F.M. La décision d'un travail collectif avait été prise dès le mois de juin de l'année précédente. Le projet a été élaboré à partir du mois de septembre, conduit tout au long de l'année et évalué par le groupe. Le lien avec les parents est resté un souci constant : présentation du projet à la réunion de rentrée, courriers, invitation à une réunion sur le thème " Que faire à la maison et à l'école pour prévenir les conduites à risque ", invitation à l'exposition réalisée avec les enfants. |
||||||||||||||||
| Le projet dans le quotidien de la classe | ||||||||||||||||
| Afin que
les enfants s'approprient le projet, nous commençons par les faire
travailler sur la notion de conduite à risque (" une conduite
dangereuse pour soi-même et pour les autres ").
Une information, aussi objective que possible, sur le produit alcool est nécessaire. Elle peut se faire au travers de la biologie, avec l'alimentation, la digestion, la circulation, le système nerveux. |
||||||||||||||||
En E.P.S. (Éducation physique et sportive), les enfants sont amenés à travailler la prise de risques, la connaissance de soi, de ses limites, leur dépassement.
|
||||||||||||||||
| Ce qui permet aux enfants de concrétiser ce projet | ||||||||||||||||
| Des actions telles que : une explication sur les publicités en faveur de l'alcool, une réunion parents-élèves-partenaires offrant aux élèves la possibilité de s'exprimer, de débattre avec les adultes de cette question, une rencontre avec des pairs (une autre classe de CM2) où la consigne sera : " Vous voulez faire passer un message de prévention de l'alcoolisme à vos copains, quel est pour vous l'essentiel ? " sont autant d'actions qui permettent de finaliser le travail entrepris. | ||||||||||||||||
| Que va-t-on évaluer ? | ||||||||||||||||
| Il
n'est pas envisageable d'évaluer les comportements à long
terme sur la base d'études épidémiologiques, même
si c'est bien à un changement de comportement que tend notre action.
En revanche, une évaluation dans le domaine de la connaissance (place sociale de l'alcool, toxicité, connaissance du corps ) est possible. Nous pouvons également mesurer l'implication des enfants dans le projet et l'intérêt qu'ils y ont porté. L'attitude des enfants en classe, un plus grand respect de l'autre, leur aptitude à mieux dire les choses sont autant d'éléments qui seront pris en compte. |
||||||||||||||||
| Quelle formation pour les enseignants ? | ||||||||||||||||
|
Dans la démarche
partenariale que nous proposons, c'est au maître que revient le
rôle de conduire le projet. Pourtant, lorsqu'on les interroge, les
enseignants font état de lacunes dans leur propre formation. Former
des enseignants compétents et motivés est donc un préalable
nécessaire à la mise en uvre d'un travail d'éducation
pour la santé à l'école, en particulier en les aidant
à se forger une identité professionnelle, situer leurs missions
et les intégrer dans un cadre éthique spécifique.
L'approche de l'éducation pour la santé se révèle
en fait beaucoup plus facile en formation continue, du fait de l'insertion
dans un réseau de partenaires et de la confrontation avec des situations
réelles, qu'en formation initiale. Dans le module que nous avons
construit, la formation initiale du professeur d'école intègre
quatre dimensions, l'amenant à réfléchir sur :
Cette formation s'articulant naturellement sur d'autres disciplines complémentaires (psychologie, pédagogie, connaissance du système éducatif, français, biologie ). Voici, à titre d'exemple, le module que nous proposons aux professeurs des écoles stagiaires de deuxième année à l'I.U.F.M. Module de mise en
uvre dans le cadre de la formation initiale des professeurs des
écoles (9 heures) Voici un descriptif des différents cycles d'apprentissage Cycle des apprentissages
premiers (maternelle) Cycles des apprentissages
fondamentaux (grande section, CP, CE1) Cycle des approfondissements
(CE2, CM) Annexe au projet d'école
Éducation à la santé - École d'application
Aristide Briand, Clermont-Ferrand - 1997-1998
|
||||||||||||||||
| Évaluation du projet | ||||||||||||||||
| -
Implication des classes ? - Combien d'actions réalisées ? - Types d'actions réalisées ? - Combien de partenaires sont intervenus ? Lesquels ? - Quelle a été l'implication des parents ? - Évaluation immédiate des activités réalisées par les enfants : - taux de réussite à la sécurité routière ? - identification d'appel du SAMU ? |
||||||||||||||||
| Propositions
pour une démarche à l'échelle de l'école |
||||||||||||||||
|
||||||||||||||||
| Une
expérimentation en Pays de Loire Une action intitulée " Prévention primaire des conduites d'alcoolisation à risque " se déroule actuellement en région Pays de Loire. Menée en partenariat - elle associe dans chaque département l'A.N.P.A., le Comité Français d'Éducation pour la Santé et l'Éducation Nationale - elle a bénéficié d'un financement Réseau National de Santé Publique et doit se dérouler sur trois années (1998-2001) auprès d'élèves s'étageant de la grande maternelle à la 4e, avec une déclinaison identique dans les cinq départements. L'enjeu de cette action de prévention est d'aider les élèves à acquérir de nouvelles compétences psycho-sociales, c'est-à-dire à réagir à certaines causes d'une consommation inadéquate, découvrir des moyens d'affronter et de gérer ses conflits, faire des choix réfléchis, adopter une attitude responsable. A l'école primaire, les animations s'appuient essentiellement sur deux outils : Jeux d'enfants (ISPA)et Léo et l'eau (CFES), au rythme de dix séances annuelles (soit 30 heures en fin de parcours). Pour des raisons d'homogénéité, les établissements concernés, école primaire et collège, ont été choisis dans le même quartier, dans chacun des départements. Une évaluation finale sera confiée à un cabinet extérieur qui procèdera notamment à une comparaison avec des classes témoins. D'ores et déjà les résultats s'annoncent très positifs : la collaboration entre enseignants et animateurs, très riche dès le départ, a suscité dans les classes un esprit nouveau, perceptible y compris par les enseignants non concernés par cette action. La communication passe mieux d'enfant à enfant, mais aussi entre les enfants et les adultes, parents et enseignants. En classe, la parole libérée génère un comportement moins agressif, mieux maîtrisé, avec chute du nombre de coups ou actes brutaux dans la cour de récréation. Déjà, plusieurs classes extérieures au projet ont manifesté leur souhait de s'engager dans une action similaire. |
||||||||||||||||
| Conclusion | ||||||||||||||||
| Notre
expérience de plusieurs années n'a fait que renforcer notre
conviction de départ sur les actions de prévention de l'alcoolisme
à l'école primaire. De par son recrutement (tous les enfants),
les missions qui lui sont confiées (éducation citoyenne),
son organisation (un maître par classe), l'âge des enfants (avant
l'apparition des conduites à risque et des comportements de transgression
d'interdits), l'école constitue un lieu privilégié
de prévention des conduites à risque. L'identification des
obstacles rencontrés nous a permis de mieux cerner ce qui est essentiel
à la réussite des actions d'éducation auprès
de jeunes enfants dans le cadre scolaire. Il s'agit d'une part de la représentation
que le maître se fait de la prévention et de son rôle,
et d'autre part de la nature du partenariat qui pourra se développer
au niveau local. Agir pour le développement de la prévention de l'alcoolisme en primaire passe donc par une redéfinition de l'éducation pour la santé dans la formation des enseignants, mais aussi par la création d'un réseau de partenaires institutionnels ou associatifs autour des écoles. L'éducation pour la santé dans les classes primaires est une bonne illustration du rôle joué par l'école dans la société dès lors qu'elle sait mobiliser la communauté éducative. Au-delà de la transmission des savoirs, l'école participe pleinement à la construction de la citoyenneté des enfants qui lui sont confiés. |
||||||||||||||||
| Bibliographie | ||||||||||||||||
| 1.
Bulletin officiel de l'éducation nationale du 15 novembre 1990 :
Prévention des consommations nocives et des conduites à risques. 2. Bulletin officiel de l'éducation nationale spécial du 9 mars 1995 : Programmes de l'école primaire 3. Bulletin officiel de l'éducation nationale du 6 juin 1996 : Prévention de la violence en milieu scolaire. 4. Bulletin officiel de l'éducation nationale du 3 décembre 1998 : Éducation à la santé à l'école et au collège. 5. Bulletin officiel de l'éducation nationale du 23 septembre 1999 : Campagne de lutte contre la consommation excessive de boissons alcoolisées. 6. Loi d'orientation sur l'éducation, J.O. du 10 juillet 1989. 7. Ministère de l'Éducation Nationale ; Le projet d'école ; C.N.D.P./Hachette 1992. 8. Ministère de l'Éducation Nationale ; Les cycles à l'école primaire ; C.N.D.P./Hachette 1991. |
||||||||||||||||