N° 2- 1994
 
  LE LONG PARCOURS VERS L'AUTONOMIE
   
   
  Récemment s'est tenu à Pontoise, à l'initiative du Comité départemental du Val d'Oise, un colloque de grande qualité sur le thème des " nouveaux alcoolique ".
     
 
Par le Dr Michel RIBSTEIN
Psychiatre
MONTPELLIER
     
  Ces nouveaux alcooliques qui arrivent de plus en plus nombreux dans les services d'urgence et posent à la prévention des problèmes nouveaux.

Mais qui sont-ils, ces nouveaux alcooliques ? " Le plus souvent des sujets jeunes, a expliqué le Dr Brouvy, président du Comité départemental, plus ou moins marginaux, parfois clochards, délinquants, asociaux. Ils vivent leur alcoolisme non pas de manière quotidienne, alimentaire, mais de manière dipsomaniaque, toxicomaniaque, avec recherche d'ivsresses, de défonces réitérées. Ces alcoolisations semblent moins refléter une révolte contre une société dont ils sont exclus de plus en plus souvent que, surtout, un comportement autoagressif, voire suicidaire. Certains de ces nouveaux alcooliques sont des polytoxicomanes alternant, ou additionnant, les drogues illicites, l'alcool et les médicaments psychotropes "

Marginalisation, révolte, société, toxicomanie : thèmes que le Dr Ribstein a développés tout au long de sa communication sur " Autonomisation et alcool ", avec la profondeur et le talent que nous lui connaissons.

     
  Un homme adulte est autonome dans la mesure où il a réussi à élaborer une échelle de valeurs lui permettant de choisir comment se diriger dans la vie. Choisir implique non seulement établir en son for intérieur ce que chacun juge bien et mal, vrai et faux, etc. mais aussi ce qu'il juge meilleur ou moins bon, ce qu'il juge prioritaire ou accessoire ; faire un choix implique enfin d'accepter de renoncer à ce pour quoi on n'a pas opté ; c'est accepter de faire le deuil des options que l'on n'a pas prises.

En un mot, être autonome c'est savoir donner sens à sa vie, c'est accéder à une organisation intérieure cohérente et continue. Cette référence interne sert de guide dans la vie, c'est l'idéal du moi qui permet à chacun " de ne pas perdre le nord ".

Mais il ne suffit pas d'avoir une direction, encore faut-il avoir des limites. Lorsque l'homme ne sait pas s'imposer par lui-même des limites à ce qu'il entreprend, il risque d'être sanctionné et puni. Plutôt que d'en arriver là, il importe pour être adulte qu'il élabore une auto-censure pour éviter par lui-même les excès et les sens interdits. Cette instance qu'il nous appartient de construire s'apparente au surmoi.

Ainsi, le sens et les limites de la vie sont inculqués à l'enfant par ses parents et ses aînés. Pour devenir adulte, l'adolescent doit construire et intérioriser, et l'idéal du moi qui permettra de se diriger librement, et le surmoi qui lui permettra de se limiter, et de respecter l'autre.

   
Les étapes du développement humain
 

L'homme est et il aime. Il a une dimension existentielle et une dimension relationnelle ; il doit se situer par rapport à lui-même et par rapport aux autres. Il s'élabore psychologiquement dans son identité et se situe socialement. Ces deux fondements de toute vie sont sous-tendus par deux forces primordiales : l'instinct de conservation et l'instinct de reproduction ; le premier pousse l'homme à prolonger sa vie en entretenant son corps, le second l'amène à se reproduire pour perpétuer l'espèce.

Ce qui différencie l'homme de l'animal, c'est que l'instinct de conservation existe dans sa réalité primaire mais qu'il se diversifie chez l'homme en mille ramifications de la libido narcissique : " non, seulement, je veux vivre mais je veux m'enrichir intellectuellement, affectivement, culturellement et dans ma personnalité en général ". L'instinct de reproduction de son côté me pousse à avoir des enfants mais c'est également celui qui anime l'ensemble de mes relations amicales, affectives professionnelles, sociales, de voisinage, etc. : c'est la libido objectale.

La construction de l'amour de soi et de l'amour de l'autre se fait en deux temps et trois mouvements.

   
Le stade du miroir
  Jusqu'à 1 an, l'enfant vit en symbiose avec sa mère. Il n'a pas d'existence propre. Le stade du miroir (entre six et douze mois) répond au moment où il se découvre et de re-connaît lorsqu'il se voit dans le miroir ; A partir de là, il existe ; il sait qu'il est… il lui restera à construire qui il est. Cette étape qui s'étend de 1 à 3 ans représente la narcissisation de l'enfant qui apprend à habiter son corps, à " être bien dans sa peau ". Cette étape est facilitée par les caresses physiques de la mère, par le " handling ". La construction de la libido narcissique précède donc l'accès à l'Œdipe, à la dimension sociale et synchronique. Il faut être, il faut bien du bien-être pour pouvoir ensuite, et, suite seulement, aimer et bien aimer l'autre.
   
 

A partir de 3 ans intervient la période oedipienne. L'enfant découvre que non seulement il a un corps mais qu'il a un sexe ; c'est le sexe qui instaure la différence entre les êtres. Il ne s'agit plus seulement d'une différence entre les êtres. Il ne s'agit plus seulement d'une différence entre les " grandes personnes " et les enfants, une différence des générations, des forts par rapport aux faibles, ceux qui savent par rapport à ceux qui ne savent pas, mais cette fois-ci, il y a une différence de nature. La différence des sexes est le paradigme de l'altérité. C'est au nom de cette différence radicale et constitutive que je peux entrer dans l'échange et dans la communication… et que je pourrai créer. " La vie naît de la différence. "

   
  De 5 à 15 ans, la différence des générations l'emporte malgré tout sur la différence des sexes et les parents inculquent à leurs enfants des règles de bonne conduite qui ordonnent leur comportement à l'école, à la maison, en famille, dans leur club sportif ou dans les mouvements de jeunesse. Mais il y a deux réserves ; ces règles de bonne conduite sont administrées de l'extérieur, comme dans tout conditionnement (" fourre-toi bien ça dans le crâne "…). Jusqu'au jour où l'enfant découvre que ces règles qu'il croyait absolues et intangibles ne sont en fait valables que dans sa famille, dans sa religion, dans son groupe social alors que dans la famille de son voisin, on ne dit pas forcément bonjour le matin, on ne se croit pas obligé de dire merci à table, on n'est pas obligé de se taire quand le père prend la parole, on peut partir en classe sans faire son lit ni finir sa tartine, ce qui laisse sous-entendre que ces " règles " que je croyais absolue peuvent finalement être transgressées sans que mort s'ensuive.
   
Séparation et individuation
 

A l'adolescence, de 15 à 25 ans, deux démarches s'imposent : la séparation (d'avec les parents et le groupe familial qui servait de " conteneur " jusque là) et l'individualisation.

   
 

Les parents sont effrayés par la séparation car ils savent fort bien que si leurs enfants s'égarent dans la cité parmi les adultes, ils ne feront pas le poids. Ils se laisseront entraîner et iront de malheur en désastre. Les parents réagissent en empêchant les enfants de sortir, en réduisant les absences, les rencontres, les risques. En réalité, un jour ou l'autre, la séparation s'imposera malgré tout et c'est sur l'autre point que les éducateurs et les parents devraient insister : l'individuation… Mais qu'est-ce que l'individuation ?

   
 

L'individuation est la prise en compte, l'approbation par le sujet lui-même des références et de l'échelle des valeurs qui lui permettra de choisir dans sa vie d'adulte le sens de son existence. C'est à lui d'intérioriser ce qui, pour lui, est bien ou mal, est mieux ou pire, est prioritaire ou accessoire, est beau ou lad, est juste ou faux, etc. Cette introjection d'un idéal du moi se fait par identification au père et à la mère certainement mais aussi (et ceci beaucoup plus qu'autrefois) par identification à quantité d'autres adultes, enseignants, éducateurs et modèles divers. L'essentiel est que l'adolescent construise les nuances de cet idéal du moi en s'appropriant véritablement ces valeurs, en les " introjectant ", en les faisant siennes… et non pas du tout en imitant les vedettes qui lui servent de modèle. L'imitation, c'est le déguisement du comédien ; l'identification, c'est la construction d'une identité. Or, si l'adolescence n'arrive pas à élaborer des sentiments dans son cœur, il va rechercher des sensations dans son corps (par l'alcool, des défis physiques, des produits toxiques, des performances sexuelles). Les sensations du corps lui confirmeront qu'il est, alors que seuls, les sentiments qu'il nourrit peuvent l'assurer de qui il est. Faute d'avoir construit un idéal du moi, il restera en manque… avec tout ce que cela comporte.

   
 

Mais il ne suffit pas de trouver par ce biais un sens à sa vie, encore faudra-t-il se fixer des limites. C'est alors qu'intervient le deuxième passage de l'Œdipe. A l'adolescence, cette deuxième traversée oedipienne se fait à un moment où le jeune pourrait séduire son parent de sexe opposé et pourrait éliminer le parent du même sexe. S'il ne le fait pas, si cette " réalisation " devenue techniquement possible s'avère totalement impensable, c'est parce que qu'entre-temps l'adolescent humain a intégré l'interdit du parricide et de l'inceste.

   
 

Ces deux tabous fondent définitivement l'humanité de l'homme et représentent le modèle de la loi, c'est-à-dire non plus seulement d'une règle ou d'un règlement valable localement dans un groupe mais d'une loi transcendante et universellement valable. Or cette loi n'a jamais été " inculquée " à aucun enfant du monde. Il s'agit bien d'un " interdit ", c'est-à-dire de l'acceptation d'un ordre souverain qui s'impose à l'homme à travers le langage. Lorsque un petit garçon de 5 ans dit à sa mère : " Quand je serai grand, papa sera mort et je me marierai avec toi ", tout le monde sourit puisque la proposition est une image symbolique… mais si une jeune fille ou un jeune homme faisait la même proposition à 17 ans, personne n'y trouverait la moindre drôlerie et tout le monde comprendrait qu'il s'agit d'un signe gravissime de psychose. Cette assomption par le sujet devenant adulte de limites qu'il s'impose à lui-même.

   
  Ainsi pour vivre dans la cité l'homme adulte doit avoir construit pour son propre compte un idéal du moi qui lui permet de se diriger et de donner sens à son existence et un surmoi qui lui permet de se limiter. Une métaphore, inspirée de François Dolto, permet d'illustrer ce propos : l'enfant, tel un crustacé, est sans consistance propre. Il évolue dans le " conteneur " de la carapace de son groupe d'appartenance ; sa famille le dirige, le limite… et le protège des agressions du monde. A l'adolescence, il sort de cette enveloppe protectrice (c'est la séparation) et il va devoir devenir vertébré (c'est l'individualisation). Le vertébré se caractérise par sa colonne : la partie ferme et solide est au centre, les parties molles sont à la périphérie.
   
L'émancipation
  L'émancipation de l'adolescent s'impose au jeune adulte qui doit vivre dans la société et y faire sa place. L'émancipation, " c'est l'acte par lequel un mineur, affranchi de la puissance paternelle, acquiert, avec le gouvernement de sa personne, une capacité limitée par la loi ". Cette définition juridique dit en quelques mots tout ce que nous venons de développer.
 
  Imaginons père et mère conduisant un grand bateau qui traîne au bout d'un filin la petite embarcation de leur enfant qui vient de naître. Ce sont bien les parents qui avec leur boussole et leurs compétences donnent sens à l'orientation de leur enfant…
Jusqu'au jour où l'enfant, devenu adolescent, revendique ses droits… C'est l'enfant qui peut couper le filin et le voilà totalement indépendant ; mais il se trouve en mer et destiné sans aucun doute à faire naufrage si, il n'a pas construit son autonomie, c'est-à-dire s'il n'a pas choisi le sens qu'il veut donner à sa propre embarcation, s'il ne connaît pas les règles du fonctionnement intérieur de son embarcation et s'il n'a pas intégré la notion d'une loi naturelle, c'est-à-dire l'existence des vents et des marées, des tempêtes et des ouragans qui sont largement au-dessus de toutes les embarcations de l'univers mais que chacun d'entre nous doit respecter comme limites à sa propre liberté.
     
L'alcoolisation des jeunes
  Nous en arrivons à l'alcoolisation des jeunes.

Certains boivent selon la norme. Il serait tentant de dire qu'ils n'ont pas franchi l'étape du miroir, l'accès à l'unité de leur être. Ils sont dévorés par l'angoisse du morcellement ; le " miroir brisé " leur envoie une image d'eux-mêmes faite de mille possibilités mais d'une absence radicale d'unité. L'alcool leur apporte un minimum d'apaisement, une homéostase, l'ébauche d'un rassemblement de soi-même dans l'ivresse. La " sensation " (ô combien dérisoire !) d'une maîtrise se son corps… et ce jeune alcoolique s'il devient " accro " à son produit, ce sera le clochard… sachant qu'étymologiquement le clochard est celui qui " achoppe ", c'est un " éclopé ", défectueux dans son être, allant " clopin-clopant ", " à cloche-pied ". Il fait le plein (d'alcool) faute d'avoir réussi à habiter son corps pour être bien dans sa peau.

 
 

D'autres jeunes boivent selon la règle. Il s'agit de la règle du jeu de ceux qui se soumettent à leur groupe d'appartenance. Ils font comme les copains et chaque vendredi ou samedi, ils offrent la tournée et se saoûlent " comme " les autres… Faute d'avoir défini qui ils sont, ils se contentent d'obtenir que leur bande reconnaisse qu'ils sont en se déguisant avec l'uniforme de leur groupe… et si les choses durent et que l'individualisation ne se fait toujours pas, ils se retrouveront dans un squatt, dans un gang, et éventuellement dans une secte. Ce sont eux qui deviennent des zonards… et là encore, l'étymologie nous apprend que les zonards étaient ceux qui ont " squatté " les casemates et les " zones " militaires fortifiées dont l'armée avait entouré la ville de Paris au moment de la guerre de 70. Ces fortifications militaires, après guerre, se sont trouvées " marginalisées " par rapport à Paris et ont hébergé une population " déviante ", sans feu ni lieu, sans loi mais acceptant les " règles " que s'imposaient ces petits groupes d'appartenance occupant ces abris de fortune ;

   
Selon la loi
  Les jeunes qui boivent selon la loi sont ceux qui ont passé l'Œdipe et défini qui ils sont. Ils ont élaboré des valeurs en fonction desquelles ils se dirigent mais ils sont en quête de leurs limites.
L'élaboration du surmoi implique le refoulement d'une " contre-identité ", c'est-à-dire des aspirations inconscientes que le sujet refuse. Toute une part du " désir " est refoulé et le jeune adulte ressent confusément que derrière les choix qu'il proclame s'agitent, en son for intérieur, des aspirations dont il n'a pas même véritablement la parfaite connaissance. C'est en quelque sorte pour faire l'expérience de cette contre-identité, pour mesurer ses limites, pour connaître les exigences de la loi qu'il veut faire l'expérience de sa propre contre-identité, qu'il veut permettre le " retour du refoulé "… Or, intuitivement, il découvre que le " surmoi est soluble dans l'alcool " et que l'ivresse permettra une total déshinhibition et le surgissement de ces forces obscures dont il est porteur et dont il n'a pas fait l'expérience. Ce sont bien ces jeunes-là qui lors de leur ivresse risquent le plus de commettre des actes médico-légaux, non pas parce qu'ils sont plus immatures que d'autre jeunes mais au contraire parce que leur alcoolisation laisse libre cours au " ça ", aux pulsions les plus primitives et les plus violentes. Dans ce cas, l'étymologie nous apprend que ces alcoolisations peuvent aboutir au profil des routards. Ces routards sont les descendants des " routiers " du Moyens Age qui, après avoir gagné la guerre avec leur seigneur, se trouvaient en pays lointain. Ils étaient vainqueurs. Ils savaient qui ils étaient. Ils avaient véritablement affirmé et imposé leur identité mais il leur fallait forcer leur passage, frayer leur route (" via rupta ") et se conduire en " hors-la-loi " pour rejoindre leur foyer, pour pouvoir s'affirmer dans leur statut d'homme, chef de famille.
 
  Ces trois forme d'alcoolisation des jeunes, selon la norme, selon la règle et selon la loi sont bien trois aspects du risque alcoolique chez l'adolescent an quête de son être puis de son identité, puis de son statut de jeune adulte.
 
  Résumé
  Comment parvient-on à l'autonomie ? Par quelles étapes découvre-t-on un sens à sa vie ? Deux démarches s'imposent à l'adolescent : la séparation (des parents) et l'individualisation, c'est-à-dire l'appropriation par le sujet des valeurs qui lui permettrent de se guider dans la vie.

L'absence d'autonomie chez certains jeunes (personnalité éclatée, soumission au groupe, limites non définies) se reflète dans les modalités de leur alcoolisation.

Mots-clés : Comportement. Conscience de soi. Identification. Jeune. Personnalité. Mode d'alcoolisation

G 22, D23