N° 4 - 1999
 
  " Malades alcooliques, qu'attendez-vous de nous ? "
  Une journée d'échanges organisée par l'A.N.P.A. le 25 juin 1999
 
     
 

La question est directe, elle interpelle les malades alcooliques naturellement, mais aussi, plus globalement, leur interlocuteurs habituels et tous ceux qui s'associent à leurs préoccupations. S'inspirant de l'expérience de la Ligue contre le Cancer qui avait donné la parole aux malades cancéreux lors des Etats-Généraux de la Santé, le Conseil d'Administration a tenté une démarche similaire avec les malades alcooliques.

 
  Comment perçoivent-ils le système de soins ? Mais aussi les institutions ? La justice ? Le monde du travail ? Celui de la prévention ?
   
  Souvent, trop souvent, des médecins, des psychologues, des juristes prennent la parole au nom des malades alcooliques. Or l'expérience propre, la connaissance des dangers à éviter, les sentiments aussi des anciens malades sont essentiels pour l'amélioration de la prévention et la définition des stratégies à venir.
 
  Conscient des difficultés qui pouvaient se présenter aux malades en raison de la forte implication personnelle qui leur était demandée, le Conseil avait posé préalablement des règles éthiques très strictes, en particulier l'anonymat de ceux qui accepteraient de témoigner. Organisée sous la forme d'un séminaire sur invitation, cette manifestation a regroupé à la fois des malades alcooliques, des membres de l'A.N.PA., et des invités extérieurs. Les échanges se sont déroulés lors de deux tables rondes animées par Danielle Messager, journaliste à France Inter, et de quatre ateliers thématiques.
 
  L'intitulé de la première table ronde, préparée par Mme Facy, vice-présidente de l'A.N.PA. " Déviance ? Maladie ? ", avait été choisi à dessein par le Comité d'organisation, conscient que l'interrogation ne laisserait pas indifférent, qu'elle serait même de nature à susciter la polémique.
   
  La seconde table ronde, " Demande et offre de soins " avait été préparée par le Dr M Thuillier, vice-président de l'A.N.PA.
   
Cinq propositions
  A l'issue de la journée, les participants ont présenté leurs attentes, qui peuvent être résumées de cette façon
 
  • Accès aux soins rapide : création de consultations de proximité où l'attente d'un rendez-vous ne devra pas dépasser la durée de 10 jours.
  • Respect des règles éthiques par rapport aux personnes alcoolisées, qui doivent être accueillies et traitées avec le respect et l'attention dus aux personnes malades.
  • Remboursement des soins par les mutuelles : le non remboursement par certaines mutuelles des soins liés à la maladie alcoolique est un obstacle à la démarche des malades à se faire soigner.
  • Évaluation des programmes comportant une obligation de soins · Formation de tous les professionnels du soin et des personnes-ressource sur les lieux du travail.
   
  Couverture sociale :
   
 
  • Le débat sur ce point est très houleux et occasionne un " coup de gueule " des participants à propos de mutuelles qui refusent la prise en charge et excluent les patients alcooliques. Le groupe demande à l'A.N.P.A. de prendre une position officielle pour dénoncer cette discrimination.
  • De même sont dénoncées des démarches contraignantes auprès de la Sécurité sociale notamment en ce qui concerne les déplacements ou la multiplicité des demandes de soins. Il est suggéré que les médecins-conseil des caisses soient formés en alcoologie.
  • La spécificité des soins en alcoologie doit être défendue et argumentée auprès de toutes les instances de santé, de manière à faire évoluer les mentalités politiques (SROSS, PRS, unités de liaison hospitalière...).
  • Si la gratuité des soins dans les centres d'alcoologie n'est heureusement pas remise en cause, le respect de l'anonymat semble menacé.
  • Il est à souhaiter que la Couverture Maladie Universelle facilite l'accès aux soins des personnes en état de précarité.
   
  Entreprise, chômage, précarité
Modérateur: Dr Eric Hispard Rapporteur: Richard Payonne
   
  L'alcoolisation en entreprise :
   
 
  • Une loi-cadre serait la bienvenue pour faciliter la prévention en entreprise. Il existe toutefois actuellement des infrastructures et un cadre législatif insuffisamment exploités.
  • Pour être menée de façon satisfaisante, une action globale implique : un cadre législatif et réglementaire ; un cadre médical (médecins du travail) ; un cadre d'aide (groupe-relais) ; un cadre préventif (groupe alcool- CHSCT-secouristes).
  • Pour les P.M.E., des solutions propres sont encore à imaginer.
  • Il est illusoire de prétendre agir sans la responsabilisation de l'ensemble de la hiérarchie.
  • Il s'agit de définir clairement ce qui relève de la formation, ce qui relève de la prévention, ce qui relève du soin et de l'aide.
  • La prévention ne peut se faire que par un groupe-relais formé, faisant le lien entre malades, soin et entreprise.
  • Pourquoi pas une aide aux petites entreprises qui joueraient pleinement leur rôle de " réinsertion par le travail " auprès des malades alcooliques à leur sortie de cure ?
  • Les CHSCT devraient pouvoir intervenir directement en cas d'alcoolisation mettant en danger une personne et son entourage professionnel
   
  Précarité - exclusion :
   
 
  • Le malade qui s'engage dans l'abstinence a souvent du mal à gérer son temps libre, qu'il ne sait généralement occuper que par le travail, mais pas par des activités personnelles.
  • D'autres difficultés lui semblent insurmontables : se soumettre aux contraintes, respecter un horaire...
  • Un alcoolique qui s'en sort dérange toujours car il n'accepte plus tout ce qu'on lui demande.
  • Les moins de 25 ans en situation de précarité posent un énorme problème de santé publique : les utilisateurs de produits de substitution passent souvent à l'alcool. Ils ne peuvent bénéficier du RMI, les services sociaux n'ont pas de réponse et sont débordés. Les Centres d'alcoologie sont fréquentés par des personnes plus âgées, ce qui rend difficile l'intégration des moins de 25 ans.
   
  Production, publicité, vente
Modérateur: Michel Craplet. Rapporteur: Jean-François Maurin
   
 
  • Est-il possible d'agir malgré la présence permanente d'alcool et sa valorisation perpétuelle ? Les actions visant la population générale sont-elles adaptées aux populations à risque ?
  • L'arsenal législatif actuel est jugé insuffisant. Il conviendrait qu'une instance spécifique veille à l'application des textes.
  • Différentes mesures sont proposées : instituer un taux d'alcoolémie pour les chasseurs ; interdire la vente d'alcool dans les stations-service ; définir des taux d'alcoolémie spécifiques pour certains conducteurs : professionnels, jeunes conducteurs...
   
  Publicité :
   
 
  • La disproportion entre volume de publicité proalcoolique et promotion de la santé est soulignée.
  • Quelques propositions : demander aux agences d'affichage une mise à disposition gracieuse de leurs panneaux pour des grandes causes nationales. Réfléchir à des messages adaptés aux différentes catégories de consommateurs. Proposer à la vente des éthylotests dans les rayons " alcool " des supermarchés.
   
  Prévention :
   
 
  • Des actions devraient être engagées auprès de nouveaux publics, avec de nouvelles méthodes : professionnels de la restauration et lycées hôteliers - patrons de bars et discothèques...
  • Il est nécessaire de faire passer des messages de valorisation de la non-consommation d'alcool, et parallèlement de favoriser la compréhension et la solidarité à l'égard des personnes en difficulté avec l'alcool.
   
  Justice, réglementation, obligation de soins
Modérateur: Pr Sylvain Dally. Rapporteur : Jeanne Clément
   
 
  • L'obligation de soins est une mesure dans les affaires pénales. Il faut bien la différencier de l'injonction thérapeutique (également applicable dans le champ de la toxicomanie), et du soin sous contrainte (hospitalisation d'office par exemple), dans lequel le médecin s'appuie sur la force publique pour intervenir.
  • Il est regretté que, trop souvent encore, les juges confondent la fonction de traitant avec celle d'expert. Le soignant est tenu au secret. L'expert est un auxiliaire de justice qui doit transmettre ses informations, d'où la nécessaire et légitime information des patients. Lors de collaborations avec la justice, certains C.D.P.A. estiment ne pas devoir transmettre plus qu'un simple certificat de suivi, tandis que d'autres considèrent qu'on peut donner davantage d'informations, à condition que le patient soit informé.
  • Le secret médical n'existe plus. Quant au secret professionnel, il est désormais partagé par un nombre croissant de personnes ayant accès aux dossiers. D'où une recommandation : s'abstenir de divulguer dans le dossier des informations non indispensables au suivi. Certains participants ont même souhaité l'utilisation de l'hospitalisation sous X, ou des traitements anonymes (comme pour les toxicomanes).
   
  Milieu carcéral :
   
 
  • Il est rappelé l'existence de la circulaire de l'administration pénitentiaire concernant l'organisation des services médicaux des prisons (SMPR) qui doivent s'appuyer sur les CCAA pour les soins aux détenus. On estime, parmi la population masculine entrant en prison, à 20 % le nombre de malades alcoolodépendants et 43 % ceux qui ont des problèmes liés à l'alcoolisation.
   
Merci
   
  L'A.N.P.A. et en particulier le Comité d'organisation de la Journée, animé par le Pr Dally, vice-président de l'A.N.P.A.. tient à remercier encore une fois les malades de leur participation. Il n'est jamais facile d'exprimer en public ce qui relève d'une expérience douloureuse, mais encore moins d'en faire officiellement témoignage au nom de toute une catégorie de personnes.
   
  Les malades qui ont accepté de s'exprimer peuvent être assurés que l'A.N.P.A. sera porteuse de leur demande et fera valoir, avec toute la conviction qui est la sienne, les cinq propositions définies à l'issue de la Journée.