N° 4 - 1988
 
  UN GROUPE DE PAROLE EN EVOLUTION
 
 
  L'Hôpital de Saint-Germain en Laye (Yvelines). Désormais, les alcooliques hospitalisés se voient offrir la possibilité de se réunir chaque semaine au sein d'un groupe de parole. qui dirige le service de psychiatrie dans le cadre duquel se déroulent les réunions.

Nous avons rencontré Michèle Monjauze, docteur en psychologie, qui anime le groupe de parole depuis près de dix ans et à ce titre bénéficie d'un recul suffisant pour apprécier les évolutions du groupe et comprendre comment s'est peu à peu imposé son fonctionnement d'aujourd'hui. Les résultats obtenus lui ont semblé suffisamment intéressants pour justifier cette démarche et tenter de la communiquer.

     
Les débuts du groupe
 

Lors des premières années de fonctionnement du groupe, les participants se réunissaient chaque semaine, durant une heure, dans la grande la grande salle d'ergothérapie où, faute de mieux, ils s'étaient aménagé un " coin " afin de créer l'espace groupal.

   
  Quatre soignants, le médecin-chef, un interne, la psychologue et une infirmière prenaient place parmi eux. Si le groupe le demandait, ils précisaient que le problème de l'alcoolisme les intéressait particulièrement, mais qu'ils n'étaient pas alcooliques.
     
  En majorité, les participants ne venaient à ce groupe qu'au cours de leur hospitalisation, souvent courte, et plus ou moins sous la contrainte : beaucoup n'assistaient qu'à une seule séance. La transmission du discours du groupe d'une séance à l'autre était donc difficile. Pourtant il s'est toujours trouvé au moins un patient qui avait assisté à la séance précédente et assurait ainsi la continuité, renforcée par la présence des soignants.
     
  Le groupe fonctionnait librement sur le mode de l'expression verbale. Si le thème abordé s'y prêtait, on recourait éventuellement au jeu de rôle pour mettre en relief une situation commentée ensuite par le groupe. Par exemple : comment, au café, refuser un verre d'alcool, ou comment exposer son cas à un médecin généraliste…
     
  Le rôle de l'équipe était défini de la manière suivante :
 
  • Tenter de faciliter la communication par la reformulation
  • Informer en privilégiant les références à la réalité, mais aussi en apportant des réponses d'ordre médical
  • Chercher à sensibiliser le patient qui ne vient qu'une fois, en recherchant une action ponctuelle et rapide, quitte à créer parfois un état quasi traumatique, de prise de conscience pour " forcer " les dialogues ultérieurs du patient et des soignants : les alcooliques pouvaient reprendre ensuite ce qui les avait particulièrement frappés lors de leurs entretiens individuels avec un psychiatre.
   
 

Les réactions les plus souvent retrouvées :

 
  • Tout d'abord des réactions de prestance et de résistance à la prise de conscience des troubles. Dénis magiques et affirmations de toute-puissance y tenaient une place importante. Par exemple : " Un bon médecin vous dira : " Buvez un bon verre de vin matin, midi et soir "… "Tout le monde boit, ceux qui refusent en public boivent chez eux"… "La mort ne me fait pas peur"… "
  • Puis l'abandon de ces défenses provoquait un vécu dépressif intense. L'angoisse du groupe était envahissante, les silences lourds. " Tous mes copains m'ont laissé tomber"… "On est sûr qu'un jour ou l'autre on y passera"… "Je suis misérable, je m'en veux"…
   
 

C'est là que, grâce à la présence des patients ayant déjà effectué un travail de réflexion, la constatation des difficultés réelles apparaissait. Les thèmes étaient alors centrés sur la considération des effets pathologiques de l'alcool, l'analyse des événements déclenchants, la reconnaissance des sentiments de honte et culpabilité.

   
 

Les solutions de dégagement : rester chez soi, éviter les réunions familiales, fuir les anciennes fréquentations… étaient également envisagées.

   
 

De cette première " période ", il ressort que :

   
 
  • Les intentions de l'équipe soignante étaient essentiellement directives et ne comportaient pas la notion d'écoute : il s'agissait de parer au plus pressé.
  • La continuité du groupe n'était pas matérialisée.
  • Les femmes alcooliques, tout à fait minoritaires dans le groupe, ne parlaient pas : le tabou jouait à plein, elles étaient " mortes " de honte.
   
Un cahier, une caméra
 

Quatre années ont passé. Les animateurs ont toujours les mêmes fonctions, même si deux personnes ont été remplacées. Profitant de l'expérience d'une autre équipe d'alcoologie, les animateurs ont opté pour l'adoption d'un cahier dans lequel est noté le contenu des séances. Ce cahier, destiné à concrétiser les échanges, favorise naturellement la continuité dans la mesure où l'essentiel des thèmes abordés au cours d'une séance est rappelé au début de la séance qui suit. C'est un volontaire, le plus souvent un patient, qui tient le cahier.

   
 

La vidéo est également entrée en scène, avec l'accord du groupe naturellement, qui se montre d'ailleurs très intéressé. L'opérateur repère les temps forts de la réunion et on se réserve un quart d'heure à la fin de chaque séance pour revisionner les séquences : chacun, patient et soignant, peut s'observer et donner des impressions. Les quelques malades, très motivés, qui ont terminé leur hospitalisation mais continuent à suivre les séances hebdomadaires en " externes " ont tout loisir d'observer les transformations intervenues dans leur aspect physique.
La médiation du cahier et de la vidéo répond particulièrement bien à certaines difficultés des alcooliques : le cahier permet de remédier à la difficulté d'enchaînement des séances avec un groupe très différent dans sa composition, même si certains participants se montrent de plus en plus assidus. Quant à la pratique de la vidéo, elle peut aider les malades à récupérer la faculté, souvent perdue au cours de leur alcoolisation, de prendre conscience de leur apparence, de mieux se percevoir, de se retrouver eux-mêmes. C'est d'ailleurs très volontiers qu'ils se prêtent au jeu, et bien peu choisissent la solution, qui leur est toujours proposée, de tourner le dos à la caméra…

   
  Ces deux médiations sont donc un apport dans la prévention des troubles psychologiques spécifiques aux alcooliques qui doivent être rassurés constamment par la présence effective des êtres et des choses : pour eux plus que pour tout autre, l'absence fait redouter la non existence, la solitude est synonyme de vide.
     
  Aux objectifs précédents des soignants s'est ajouté le désir de faire passer le groupe de la passivité à l'activité. L'écoute réelle et attentive des malades est devenu un souci majeur.
  Dans ces conditions nouvelles, les thèmes différents émergent spontanément, le ton est différent : la réassurance et la banalisation des troubles tendent à disparaître. Il se manifeste une prise de conscience de la fonction rassurante de l'hospitalisation : " ici, on a besoin de rien, on est dans un cocon ". La force du lien à l'alcool se découvre : " l'alcool est plus fort que moi ". Les moyens d'en sortir peuvent être évoqués comme une contrainte violente et nécessaire : " l'Espéral, c'est comme un revolver sur la nuque qui nous fait marcher droit ". L'abstinence est un modèle. Des perspectives de changement dans ce sens sont envisagées.
   
  Le discours a donc évolué. Les défenses sont moins rigides, la prise de conscience, toujours douloureuse, est plus réaliste.

   
  Les femmes désormais un peu plus nombreuses commencent à s'exprimer. Sans doute faut-il y voir en arrière-plan l'évolution sociale générale, moins condamnatrice à leur égard.
   
Le cercle s'élargit
  Quatre années ont encore passé depuis la précédente observation. L'équipe, composée maintenant de deux psychologues, une infirmière et un aide-soignant accueille parfois des stagiaires ou des internes intéressés.
   
 

L'horaire des réunions a changé de manière à mieux respecter le temps des repas des patients. Le groupe bénéficie désormais d'une salle à lui, ni trop grande, ni trop petite, au décor volontaire neutre, et ce sont les malades qui l'exigent : n'en constituent-ils pas après tout l'élément essentiel ?

Petite modification dans l'utilisation de la vidéo : au lieu de revoir des passages de la bande à la fin de la séance, on les revoit au début de la séance suivante. Le lien est ainsi mieux assuré et privilégie les patients qui viennent régulièrement. Ceux-ci sont maintenant les plus nombreux.

De nouveaux participants ont été invités aux séances : ce sont des abstinents faisant partie de mouvements d'ancien buveurs, dont l'expérience est très bien accueillie par les autres... à condition toutefois qu'elle ne puisse pas être soupçonnée de propagande.
Le rôle des animateurs se limite à une régulation des échanges, souvent nécessaire et parfois difficile : l'hétérogénéité du groupe est parfois lourde à gérer ! L'écoute est de plus en plus privilégiée. Chaque semaine l'équipe soignante revoit seule la séance précédente en vidéo, afin de travailler sur ses interventions et la dynamique du groupe.

Dans ces conditions nouvelles, comment fonctionne le groupe aujourd'hui ? L'intensité des échanges est frappante. Le groupe, plus solide, s'ouvre davantage. Certains participants se revoient en dehors des séances. Si l'un d'entre eux va mal, l'attention s'organise autour de lui. Soutien qui va de l'empathie à… d'énergiques semonces, pas toujours dénuées d'effets !

Les débats ponctuels dominent, révélant au passage des rôles bien affirmés : le leader abstinent faisant partie d'un groupe ; le membre d'une autre association en compétition avec lui ; celui qui a fait des cures et s'intéresse à l'alcoolisme en tant que maladie ; celui qui suit une psychothérapie, parlant peu et faisant réfléchir ; l'hospitalisé en médecine qui parle de ses problèmes organiques ; l'hospitalisé en psychiatrie qui parle de ses problèmes psychiques ; l'isolé que le groupe entoure.

Des thèmes nouveaux apparaissent. Certains sont lancés par les membres des mouvements d'anciens buveurs : " peut-on parler de l'alcoolisme si on n'est pas alcoolique ? " demandent-ils. Ou encore : " on n'est jamais guéri, on est seul responsable de sa maladie… " Les participants qui ont suivi des cures ne sont pas en reste : " ce n'est pas la cure en elle-même qui est importante, disent-ils, c'est apprendre à connaître sa maladie ". La transformation intérieure du corps par l'alcool est évoquée à partir des notions retenues, mais elle est fortement colorée d'imaginaire : " Les récepteurs carrés deviennent ronds quand ils sont pleins d'alcool, c'est la piqûre chauffante qui les redresse ". " L'effet de la cure consiste à laver le corps par les perfusions ".

Les débats qui s'instaurent sont souvent de grande qualité, qu'il s'agisse de la publicité en faveur de l'alcool, de l'action de l'Etat ou des rapports entre alcoolisme et psychiatrie.

Des questions importantes sont posées : doit-on intervenir à titre personnel quand un alcoolique est en danger ou met en danger les autres ? Est-on malade " quelque part " avant de devenir alcoolique ? Est-on indemne psychiquement ? Le trouble psychologique persiste-t-il dans l'abstinence ?

Les femmes tiennent désormais une place différente. D'abord dans la représentation qu'en ont les malades : de " mauvais objet " assimilé à l'alcool, source de destruction et de rechute, elles sont passées au statut privilégié de " bonnes mamans ", patientes et attentives, notamment lorsqu'il s'agit des soignantes. Leur temps de parole s'est nettement allongé. Comment une pareille transformation a-t-elle pu s'opérer ? Il est possible que les interventions d'une participante A.A., ni honteuse, ni culpabilisée, parlant à cœur ouvert, aient fourni la transition nécessaire. Désormais les femmes participent et prennent de plus en plus d'importance.

L'attitude de l'équipe, toujours plus éloignée de la directivité, stimule les phénomènes de groupe et favorise l'expression. On est loin des relations rigides qui marquaient les premières années d'existence du groupe : le climat de relative contrainte ne permettait guère que les relations duelles, de personne à personne, freinant les échanges des autres participants. Chacun se présente ; le temps de parole est respecté pour tous, les nouveaux s'intègrent mieux dans un ensemble plus ouvert.

A l'intérieur de l'hôpital, les recherches menées dans le service sur l'alcoolisme font porter un intérêt particulier à ces patients.

Le groupe est actif, il fonctionne par lui-même, même si les membres de l'équipe en restent les témoins indispensables. Pour reprendre les termes d'un participant, " le groupe se régénère " dans sa diversité même.

   
 
Michèle MONJAUZE
Docteur en psychologie
Martine BAUDINET
Infirmière
P. VAN AMERONGEN
Médecin-chef
Service psychiatrique
Hôpital de Saint-Germain-en-Laye
   
  DES ECHANGES A TOUS NIVEAUX…
   
  Ces dernières années ont été marquées par l'activation d'un fort courant d'intérêt au niveau de l'hôpital : ainsi des réunions d'infirmières ont été organisées sur le thème de l'alcoolisme. Récemment, une table ronde réunissant malades alcooliques et employés de l'hôpital a eu un résultat particulièrement positif : chacun s'est exprimé très librement de part et d'autre et on a pu entendre des phrases telles que : Vous nous rejetez toujours contrebalancées par des : Mais vous ne vous êtes pas vu quand vous êtes arrivé ! Chacun faisant état de difficultés qui lui semblaient personnelles mais dont il ne tardait pas à comprendre qu'elles existaient aussi chez l'autre.

Faisant retour sur elle-même, notre équipe s'est aperçu que dans un premier temps elle avait quelque peu cédé au découragement. " Ils disent toujours la même chose… " D'où une tentation d'activisme, et des attitudes directives. C'est progressivement qu'elle a modifié ses méthodes et que l'écoute est devenue son objectif primordial.

Aujourd'hui je considère que l'originalité du groupe tient à sa qualité de lieu charnière entre l'extérieur et l'intérieur : les malades hospitalisés se préparent à un meilleur équilibre hors de l'hôpital. A l'inverse, les " anciens ", qui ont quitté l'hôpital mais continuent à fréquenter le groupe ont beaucoup plus de facilité à formuler une demande de réhospitalisation s'ils craignent une rechute.

Les échanges se font également au niveau de notre équipe : nous accueillons des soignants d'autres établissements pour leur faire partager notre expérience. Nous participons le plus possible à des colloques, et avons actuellement le projet de nous associer à une recherche de psychologie clinique dans le cadre de l'Université, à partir de notre expérience du groupe.

   
 
M. M.