N° 1 - 1999
 
  Quand l' alcool entre dans les familles
   
   
  Le rapport sur les " Problèmes d'alcool dans les familles ", récemment remis à l'Union européenne, ne contient peut-être pas de révélation notoire. Mais on retiendra que pour la première fois deux institutions différentes : la COFACE, qui représente les organisations familiales de l'Union européenne et Eurocare, regroupant les organismes spécialisés en alcoologie, ont uni leurs efforts pour élaborer, avec le soutien de la Commission (Division DG V), une synthèse destinée à attirer l'attention sur un phénomène à la fois connu et méconnu.
     
  Si les politiques et le grand public sont à juste titre préoccupés par les effets désastreux de la drogue, ils devraient savoir qu'on ne peut pas impunément oublier les problèmes d'alcool, dont les familles souffrent davantage que de toutes les autres drogues réunies.
     
  Cette certitude, dictée par l'expérience, n'a malheureusement jamais été corroborée par les chiffres. Méconnaissance épidémiologique aggravée du fait qu'il n'existe pas de terminologie commune pour définir l'alcoolisation excessive. Pas plus que de consensus quant à 1'extension des réalités à prendre en compte. L'initiative des auteurs du rapport s'est donc heurtée en premier lieu à une absence de données qu'explique autant la grande diversité des situations, leur caractère confidentiel, que la persistance de nombreux préjugés.
     
  Si aucune campagne européenne ne s'est encore intéressée à l'alcoolisme, comme cela a pu être fait pour la toxicomanie, c'est peut-être en raison du lieu commun selon lequel la drogue est un problème de société, alors que l'alcoolisme serait imputable au seul individu. Or les problèmes posés par l'alcool ne font pas que générer des malheurs individuels. Par leurs nombreuses répercussions, ils grèvent les fonds publics et pèsent lourdement sur l'équilibre de la société.
   
Quelques études
 

En l'absence de données globales, on peut toujours se référer à des études qui, à leur échelle, attestent de la gravité de la situation, chez les adultes comme chez les enfants. En Irlande. l'agence nationale de conseil matrimonial a évalué à 11% le nombre de ses clients en difficulté du fait de 1'alcool (1997). On pourrait citer aussi les actes de violence commis sur les femmes (16% au Portugal) et, au Royaume-Uni, le doublement des taux de divorce dans les familles atteintes. D'une manière générale, les familles touchées par l'alcool ont tendance, sous le poids de la honte, à se désocialiser et perdre leurs attaches extérieures.

   
  On sait maintenant que les enfants issus de familles à risque demeurent par la suite plus vulnérables, alors que ceux qui ont eu la chance de grandir dans une famille équilibrée bénéficieront toute leur vie d'une sorte de protection psychologique.
   
  Une étude britannique a souligné que les individus dont les parents avaient divorcé quand ils étaient petits connaissaient eux-mêmes des problèmes d'alcool à l'âge adulte. Les enfants de parents alcooliques ont un risque plus élevé de rencontrer des problèmes personnels : comportement asocial, troubles émotionnels, difficultés scolaires (6 à 22 % des garçons et filles de 15-16 ans en Europe). Aux Pays-Bas, entre 30 et 50% des enfants inscrits à la Protection de l'Enfance ont des parents buveurs excessifs.
     
Des répercussions en chaîne
  Même si les enfants ne sont pas directement victimes de mauvais traitements, leur souffrance les marque individuellement, compromet leur développement et par suite leur insertion dans la société. On imagine les distorsions qui peuvent se produire dans le psychisme du petit enfant face à un parent alcoolique qu'il aime et redoute simultanément. Or, dès 4 ou 5 ans, un enfant peut prendre conscience des problèmes d'alcool de ses parents, même si la question n'a pas été abordée explicitement devant lui. L'alcool entraîne souvent des perturbations telles qu'un membre de la famille peut être amené à jouer le rôle de l'autre. Dépossédé au sens propre de son enfance. le mineur se voit parfois contraint de prendre la place d'un adulte incapable d'assumer ses fonctions.
   
  Plus tard, au cours de leur vie d'adulte, ces enfants auront un risque supérieur de rencontrer des problèmes. Le fait d'avoir été témoin de scènes de violence, même si l'on n'en est pas victime soi-rnêrne, est en soi générateur de risque. Quand on sait que les abus ont tendance à se reproduire d'une génération à l'autre, on comprend à quel point la société subit ces effets de répercussions en chaîne. Ainsi les fillettes victimes d'abus sexuels ont souvent tendance à l'âge adulte à noyer leurs difficultés dans l'alcool, compromettant ainsi les chances de leurs propres enfants, etc. Toutes ces trajectoires de vie bousculées ou disloquées sont statistiquement plus exposées aux accidents, maladies ou morts précoces.
   
  On oublie également que c'est très souvent cet entourage qui a introduit le malade alcoolique dans les circuits de guérison en prenant contact le premier avec le corps médical ou avec les associations d'anciens buveurs et que, si on voulait bien l'informer et l'aider lui-même, il deviendrait en mesure de les seconder, à leur demande éventuelle, pour le plus grand bien du malade, au moins tant qu'il ne peut se prendre en charge lui-même.
   
  Enfin, ne pas désensibiliser un entourage traumatisé - donc à son tour généralement traumatisant - c'est exposer le malade alcoolique à des difficultés d'abstinence, voire à des rechutes.
   
Des initiatives...
 

Les auteurs du rapport se sont attachés à répertorier des initiatives prises dans les différents pays européens. En voici quelques-unes. Plusieurs pays membres possèdent des lignes téléphoniques spécialisées dans les problèmes d'alcool, ainsi que des lignes d'écoute plus générales destinées aux enfants et aux jeunes.

   
  Angleterre : la ligne Drinkline. qui fonctionne 7 jours sur 7, est ouverte depuis 1993. Conjoints. parents et amis peuvent appeler pour se renseigner et être conseillés sur la conduite à tenir.
   
  Danemark : un dépliant sur l'alcool et les malformations du foetus, élaboré par le ministère de la Santé, a été envoyé à toutes les femmes enceintes de Copenhague qui, au cours de leurs examens de grossesse, ont dû répondre à un questionnaire sur leurs habitudes en matière d'alcool. Les familles à risque ont bénéficié d'un traitement et d'un soutien adapté.
   
  Finlande : le programme Enfance fragile a été lancé il y a 10 ans avec pour idée de présenter le point de vue et l'expérience de l'enfant sur l'alcoolisation de ses parents. Il s'appuie sur un réseau de professionnels et utilise le service d'aide par téléphone.
   
  Italie : les clubs pour malades alcooliques en traitement ont été introduits par le Pr Hudolin à la fin des années 70. Pour lui, l'alcoolisme implique la famille tout entière et est profondément ancré dans la culture locale où vivent les malades. L'objectif est donc avant tout de modifier les modes de vie et la culture qui favorisent la maladie.
   
  Suède : une initiative inspirée d'un programme américain. " Les enfants sont aussi des personnes ". propose des ateliers à des enfants et des adolescents : partage d'expérience ; renforcement de l'estime de soi ; expression ; apprentissage de l'équilibre dans la vie quotidienne... avec évaluations périodiques de développement de l'enfant basées sur les théories de Piaget.
     
... et des propositions
  Pour l'O.M.S., indépendamment des mesures générales de prévention (taxation, publicité, sécurité routières...) qu'il est important de soutenir en permanence, certaines mesures spécifiques doivent être développées. I1 faut notamment donner aux enfants la possibilité de parler de leurs émotions, de leurs peurs et de leurs espoirs. Ils devraient pouvoir s'adresser à un interlocuteur de confiance, dans un environnement sécurisant. Or ce type de dispositif n'est prévu que pour les adultes.
   
  Chaque pays développe plus ou moins cette thématique d'une façon qui lui est propre. Voici ce qu'ont répondu les spécialistes consultés sur les priorités à respecter
   
  Allemagne : près de 90 % des personnes s'adressant à des centres de conseil familial sont les conjoints d'un buveur excessif. Coordonner les actions des organismes d'aide et de soutien. Former spécialement les enseignants et psychologues scolaires.
   
  Autriche : il est important de renforcer la personnalité de l'enfant, en développant des programmes d'information et de sensibilisation à l'usage des parents et éducateurs. I1 serait également utile de créer un groupe de contre-pression en faveur des enfants : avocats spécialisés dans la défense des jeunes, service d'écoute par téléphone, groupements politiques ou religieux.
   
  Belgique : l'entourage familial du buveur devrait être plus systématiquement invité à suivre une thérapie. D'où la nécessité de développer et mettre en oeuvre des formations spécifiques.
   
  Danemark : les enfants devraient être aidés systématiquement dès que le problème d'alcool des parents est connu. Il y va de leur bien-être en tant que membres de la famille. mais aussi de leur- avenir individuel.
   
  Espagne : enseignement de base des travailleurs sociaux. psychologues, policiers, médecins... II existe déjà des mesures pour soutenir les femmes victimes de violence conjugale, mais rien n'est fait au niveau de la prévention.
   
  Finlande : les structures familiales bougent, la société évolue, les modes de consommation aussi. La baisse des prix de l'alcool (adhésion de la Finlande à l' U.E. ) peut en accroître la consommation, d'où l'importance de dépister les problèmes d'alcool le plus précocement possible.
   
  France : mettre en place des recherches spécifiques. Favoriser la formation des professionnels concernés : généralistes, pédiatres, travailleurs sociaux, sages-femmes. Créer un programme national. relayé localement, sur le risque alcool-grossesse.
   
  Grèce : dans les mentalités, les loisirs sont associés à la consommation d'alcool, jugée inoffensive. De gros efforts doivent être déployés pour l'information. Développer des mesures générales telles que l'augmentation des taxes. la restriction de la publicité...
   
  Irlande : rôle des politiciens et des agences gouvernementales. Formation à l'alcoologie des acteurs du secteur médical et social. Italie : (voir plus haut). La méthode des Clubs, d'orientation familiale, est fondamentalement basée sur une forte implication de l'entourage. Elle a déjà prouvé son efficacité.
   
  Norvège : les difficultés familiales étant perceptibles dès le jardin d'enfant ou l'école, il faudrait développer la formation des éducateurs et enseignants, mais également sensibiliser le grand public.
   
  Pays Bas: il existe dans de nombreuses régions des " partnerrelatiegroepen " réunissant à la fois des couples (buveurs et conjoints), des buveurs sans conjoint et des conjoints non buveurs. Auprès des enfants, les instituteurs devraient avoir un rôle de repérage et d'orientation.
   
  Portugal : enfants battus, femmes battues, veuves d'alcooliques : pourquoi tant d'indifférence, d'ignorance ' Seules quelques organisations isolées mènent des recherches. Les professionnels préfèrent se concentrer sur le traitement et le suivi du malade. Retarder l'âge d'accès des mineurs aux débits de boisson. Interdire les bars scolaires.
   
  Royaume Uni : la notion juridique d'" enfants en danger " devrait laisser la place à celle d' " enfants en besoin ", parmi lesquels les enfants touchés par l'alcoolisation de leurs parents.
   
  Suède : les enfants et les jeunes de moins de 18 ans possèdent déjà leur propre organisation, l'Ombudsman des enfants, dont la mission consiste à défendre leurs droits et intérêts conformément à la Convention internationale des droits de l'enfant de l'ONU. Questionnaires, enquêtes, ligne téléphonique particulière permettent aux enfants de se faire entendre.
   
  Des millions d'enfants et d'adultes de l'Union européenne sont touchés par le problème alcool. L'intégration des pays d'Europe de l'Est, eux-mêmes grands consommateurs d'alcool, ne fera qu'aggraver la situation générale. Et pourtant les problèmes soulevés au quotidien ne semblent pas retenir l'attention des pouvoirs publics. sauf pour quelques aspects particuliers comme la sécurité routière. La plupart des États membres ne disposent d'aucun texte législatif qui fasse explicitement référence à la dimension familiale du problème.
   
  La diffusion d'informations, la multiplication des formations spécifiques, la mise à disposition d'une ligne téléphonique spécialisée sont des moyens réclamés par presque tous les pays membres.
   
  La Coface et Eurocare préconisent également la création d'un groupe de travail européen afin de susciter des initiatives communes. Les adhérents de ces deux institutions sont invités à coopérer de manière à développer un réseau d'information, d'aide et de conseil pour les familles en souffrance.