| N° 4 - 1992 | |||
| Et si l'on parlait de l'entourage du malade alcoolique? | |||
| par Claude SABATIE, alcoologue, fondateur et animateur de groupes d'entourage au sein de la Croix d'Or | |||
| L'alcoolisme génère toujours autour de lui culpabilité, honte, repli sur soi, enfermement. | |||
| Il n'y a pas si longtemps le sujet était tabou, particulièrement dans les relations privées et dans les médias. Depuis une quinzaine d'années les médias s'y sont ouverts progressivement et maintenant il n'est plus de mois où un article, un film, un reportage télévisé, voire une émission particulière de radio ou de télévision, n'évoque les problèmes posés par l'alcoolisme. | |||
| C'est une remarquable évolution. Le tabou s'estompe et les malades alcooliques osent enfin parler de leurs problèmes, exprimant leur souffrance. De leur côté, les associations d'anciens buveurs (dites associations néphalistes) multiplient ouvertement les informations et prises de contacts. Tout cela est bel et bon, excellent même. | |||
| Mais qui parle de l'entourage ? | |||
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Mais qui parle des problèmes qui se posent à l'entourage des malades alcooliques ? Qui les étudie et les traite en spécialité ? Quelles structures publiques en sont chargées ou même ont une connaissance pratique en la matière ? |
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| Pas de consultations d'entourologie (néologisme désignant l'étude des problèmes propres à l'entourage), pas d'émissions spéciales, pratiquement pas d'articles de presse ; le sujet est resté tabou, ignoré ; méprisé - Et l'entourage se tait - se cache souvent -souffre et commet des erreurs faute d'information et de compréhension, faute d'un minimum de sollicitude à son égard. (Je parle là de la position globale de la nation et de l'État en France, du grand public et non de l'action admirable mais combien limitée de certains groupements néphalistes et d'individualités dévouées). | |||
| Qui est cet entourage ? Je me limiterai, dans cet article, à l'entourage immédiat d'un malade alcoolique, c'est-à-dire aux personnes vivant avec lui (conjoints et enfants dans la majeure partie des cas) ou affectivement étroitement impliquées dans son alcoolisme (comme les parents ou les enfants adultes). | |||
| Mille bonnes raisons de s'occuper de l'entourage | |||
| Son nombre d'abord. On chiffre à 4 ou 5 millions le nombre de buveurs excessifs en France. Chacun d'entre eux vit en moyenne avec un minimum de 2 à 3 personnes (parents, conjoints, enfants). En se basant sur ces données, un minimum de 8 millions de personnes en France (si ce n'est 10 millions) vivent étroitement liées - donc perturbées -avec un buveur excessif. | |||
| 8 à 10 millions de Français en souffrance ou en danger: 1 sur 6 ou 7 environ ! Quel autre fléau, quelle épidémie menace tant de personnes en France ? Si l'on considère en particulier les quelques millions d'enfants qui vivent au sein de familles où sévit l'abus d'alcool et les séquelles prévisibles des traumatismes psychologiques qu'ils subissent, de leur éducation faussée, de leur formation psychique atrophiée ; si l'on se penche sur leur souffrance d'innocents qui ne reçoivent pas le bonheur auquel ils ont droit ; si l'on pense aux efforts qu'ils devront faire, devenus adultes, pour se débarrasser de leurs comportements névrotisés ; si l'on prévoit, hélas, que dans leur jeunesse ils transmettront peu ou prou de ces comportements inadaptés à leurs enfants en bas âge ; n'y a-t-il pas là un fléau national ignoré, une cause nationale étouffée ? L'avenir de ces enfants, en France même, ne mérite-t-il pas qu'on en parle ? Au moins autant que des bébés phoques et autres flores marines. Et qu'on agisse ! | |||
| On oublie également que c'est très souvent cet entourage qui a introduit le malade alcoolique dans les circuits de guérison en prenant contact le premier avec le corps médical ou avec les associations d'anciens buveurs et que, si on voulait bien l'informer et l'aider lui-même, il deviendrait en mesure de les seconder, à leur demande éventuelle, pour le plus grand bien du malade, au moins tant qu'il ne peut se prendre en charge lui-même. | |||
| Enfin, ne pas désensibiliser un entourage traumatisé - donc à son tour généralement traumatisant - c'est exposer le malade alcoolique à des difficultés d'abstinence, voire à des rechutes. | |||
| " Désensibiliser " l'entourage | |||
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Utilisons une image - avec ses limites, bien sûr - pour expliquer cette affirmation : un poisson trouble l'eau de son bocal et en épuise l'oxygène au point qu'il est en danger vital. On l'en sort, on le bichonne, on le réoxygène, on le met dans un courant d'eau pure : son oeil redevient clair, ses mouvements redeviennent souples, il revit. Serait-on assez fou pour le rejeter dans le bocal sans avoir filtré, aéré, normalisé son eau ? |
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| Et pourtant c'est ce que font généralement les aidants : corps médical et néphalistes, lorsqu'ils s'occupent du malade uniquement sans " désensibiliser " son entourage en même temps. Revitalisé, le nouvel abstinent doit parfois replonger dans le " bocal " d'un entourage en souffrance, non informé (" c'est un vicieux qui boit pour le plaisir "), traumatisé au fil de longues années, ne croyant plus à rien (" il m'a déjà promis 40 fois de s'arrêter "), braqué ou à bout de chagrin, lui-même devenu malade comme nous allons le voir. | |||
| Traiter l'entourage est donc indispensable dans l'intérêt même du malade alcoolique, en sus de la simple humanité devant tant d'êtres en souffrance et d'enfants en danger. | |||
| Quelle aide offre on actuellement à l'entourage ? | |||
| Il a été vu que l'opinion publique, les médias et les pouvoirs publics, au niveau de la politique générale, ne s'intéressent pas aux problèmes de l'entourage. | |||
| L'entourage se tait donc, recroquevillé sur une souffrance qu'on ne lui enseigne pas à analyser, à gérer puis à surpasser (hormis dans les groupes d'entourage, trop peu fréquentés encore). Même dans les groupes d'anciens buveurs, parfois, en fait il n'a pas vraiment droit à la parole pour lui-même (un" parole première ") mais uniquement s'il se réfère au problème du malade (parole de second rang). | |||
| N'allons pas jusqu'à dire que personne ne fait rien pour lui ; d'admirables aidants : néphalistes, psychothérapeutes, médecins ou bénévoles ont engagé des actions -parfois systématiquement chez certains mouvements néphalistes - qui restent cependant infimes devant les besoins à satisfaire, faute d'une vraie politique nationale. | |||
| Voyez un couple se présenter à une consultation d'alcoologie ou à une réunion d'anciens malades. Tout le monde pare à l'urgence : le malade, parfois en mauvais état. Mais généralement personne ne se penchera également sur l'entourage qui semble à première vue plus solide. Cette réaction paraît normale - vu l'urgence visible - mais l'entourage, malade aussi, culpabilisé souvent, accablé en secret, la vit mal. | |||
| De la part des divers psy s'occupant du malade alcoolique il y a souvent aussi un refus manifeste de prendre en charge l'entourage, à juste titre souvent, pour des raisons de "technique" psychothérapique. Mais devant tant de portes fermées, l'entourage, qui a souvent fait le long effort de convaincre le malade puis de l'amener, éprouve une profonde impression d'abandon, se " retire du jeu ", parfois devient hostile. | |||
| Quand existeront des structures publiques où il sera accueilli à part entière, où il sera reconnu et où sa maladie sera traitée ? Car l'entourage devient à la longue aussi malade que l'alcoolique et ses troubles sont aussi spécifiques que ceux du buveur. | |||
| La maladie de l'entourage | |||
| JLes pathologies, variées, de l'entourage sont répertoriables sur trois plans : psychique, physiologique et social. Comportements névrotiques et somatisations interfèrent et se renforcent au fil des ans et d'une vie sociale éclatée. | |||
| Les aspects psychiques, quoique les moins discernables au début, sont la plupart du temps à l'origine des autres pathologies. Décrié par ses proches, "agressé" et constamment remis en cause par le malade, l'entourage perd progressivement cette confiance en soi qui - même non perçue - fait le fondement d'une personnalité agissante. L'espoir en un projet de vie que chacun de nous caresse plus ou moins consciemment au fond de lui-même, tout espoir s'amenuise et disparaît. Alternance de colères ou révoltes et d'abattements profonds. De soumission inconsciente même à la longue dans la mesure où les proches d'un malade alcoolique entrent dans une codépendance de caractère manifestement obsessionnel : ils ne vivent plus leur projet de vie propre ou le projet familial initial mais, sans même en avoir conscience, subsistent au rythme des fluctuations alcooliques du malade, ne pensant plus qu'à cela, avec de temps en temps des sursauts de réactions paroxystiques. | |||
| Le proche d'un alcoolique oublie peu à peu qui il est dans sa vérité personnelle, quelles sont ses valeurs. Il subit parfois même une certaine déstructuration de sa personnalité, dont des séquelles se retrouvent éventuellement après cessation de l'épreuve, à l'abstinence du malade. A ces troubles généraux de l'entourage s'ajoute, pour les enfants, la dysformation psychique évoquée plus haut. | |||
| Sur le plan physiologique, c'est un ballet de toutes les somatisations possibles qui, peu à peu, s'installeront (seront parfois névrotiquement adoptées par l'intéressé) et se développeront dans la chronicité : colites, maux de dos, ulcères, maux de tête, vertiges, phobies diverses (claustrophobie notamment), angoisses diffuses, chutes de tension artérielles, sensations subites d'épuisement, décompensation de spasmophilie, etc. | |||
| On dira que tout ceci n'est pas propre à l'entourage. Certes ! Mais le cancer du foie, la cirrhose même sont-ils propres au seul alcoolisme ? Ils n'en sont pas moins constituants éventuels du syndrome alcoolique. De même pour les pathologies ci-dessus et pour l'entourage. | |||
| Sur le plan social le tableau n'est pas moins net. Vivant les problèmes d'alcoolisation de sa famille dans la honte, l'angoisse et la culpabilité, l'entourage s'éloigne de ses proches, cache ses problèmes à l'extérieur et, à cette fin, distend ses relations sociales. (On ne reçoit plus, donc on n'est plus reçu). La tension intérieure absorbe toute son énergie et il tend à s'introvertir. C'est l'enfermement, la rupture sociale. L'alcoolisme est toujours porteur de non communication. | |||
| Les décisions prises - s'il n'y a pas codépendance totale - tendent à devenir excessives, irraisonnées, hors des normes sociales à la limite. | |||
| A cela s'ajoute souvent une destructuration de la famille par tensions entre les divers membres de l'entourage. Car cet entourage dont nous venons de décrire la maladie est composé la plupart du temps de plusieurs personnes vivant au sein d'une famille alcoolisée fonctionnant comme un "système" pratiquement clos. | |||
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Comment la maladie de l'entourage peut-elle advenir ? Comme dans toute situation prolongée de stress ! Mais il y a ici deux éléments absolument spécifiques : |
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| Le célèbre Pavlov a réalisé l'expérience suivante : il présente à un chien des cercles parfaits et, chaque fois, le caresse et le nourrit. II fixe ce conditionnement. Puis il lui présente des ovales réguliers et les accompagne de décharges électriques. I1 fixe ce nouveau conditionnement et le chien frétille de joie devant les cercles et hurle en rampant devant les ovales. Ensuite Pavlov présente au chien des cercles déformés tendant de plus en plus vers l'ovale. Ambivalence : est-ce un cercle ou un ovale, de la joie ou de la douleur ? Le chien présente des signes de souffrance psychologique. A l'issue de l'expérience il aura développé une névrose caractérisée. Redoutable effet de l'insidieuse ambivalence '. | |||
| Il en est de même - qu'ils veuillent bien m'excuser - pour les familiers d'un alcoolique, soumis durant de longues années à des situations fortement ambivalentes. La déstructuration est sournoise et ainsi l'entourage ne s'aperçoit pas, fort longtemps, de sa maladie propre (comme on ne se voit pas vieillir chaque matin dans son miroir). Cette méconnaissance initiale de son évolution est un autre trait spécifique de la maladie de l'entourage. | |||
| Que pouvons nous faire, chacun de nous, pour l'entourage ? | |||
| Dédramatiser, lever les tabous, écouter, soigner, informer. | |||
| Vous - tout un chacun : parent, ami, collègue, voisin - qui recevez les confidences d'un familier de malade alcoolique ou qui avez deviné sa situation cachée, levez le tabou qui vous bloque comme lui-même (il n'y a pas de fausse discrétion qui tienne devant tant de souffrance) ; écoutez-le ; allez au devant de lui avec délicatesse, s'il le faut ; laissez-le épancher sa tension et prendre conscience de son problème réel en en parlant à autrui ; ne donnez pas de conseils, vous qui n'avez pas vécu ces drames et ne connaissez pas le secret de cette famille ou de ce couple ; ne jugez jamais ! Dédramatisez ; priez si telle est votre grâce ; écoutez et aimez ces êtres en détresse : malade et entourage confondus. | |||
| Aux médias il est demandé de lever les tabous, de banaliser les situations - pour dissiper la honte intime - informant sur le nombre de personnes touchées, en expliquant les filières d'aide ; en ramenant ces drames intimes, donc effrayants et corrosifs, à un phénomène de société, donc guérissable dans un cadre global et au grand jour. | |||
| Alcoologues et psy, " reconnaissez " l'entourage, même si vous ne pouvez le prendre en charge ; expliquez-lui ; informez aussi. Et pourquoi un jour ne pas vous spécialiser en entourologie ? | |||
| Vous, médecins non encore informés, à quoi bon masquer seulement par des médications les effets du drame dans leurs manifestations pathologiques ? Votre rôle est beaucoup plus noble et essentiel : levez aussi vos peurs et les fausses pudeurs, faites prendre conscience à vos patients des causes réelles de leurs maux en les dédramatisant ; prenez du temps si possible et écoutez. Tout autant, informez-vous pour, à votre tour, informer vos clients des filières d'aide spécialisées aux malades alcooliques et à leurs proches. | |||
| Il faudrait d'une manière générale multiplier les groupes de parole pour l'entourage et fournir des informations concrètes. | |||
| Vous tous aidants, n'oubliez pas que le but final n'est pas seulement de sortir un alcoolique de sa dépendance ou de rééquilibrer un entourage mais de rétablir dans son fonctionnement normal une famille heureuse, si elle le désire. | |||