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Michel de Terrain
- As-tu lu l'article de Craplet sur l'addictologie ? Intéressant
pour les historiens. Je ne savais pas que l'A.N.P.A. s'intéressait
à la toxicomanie depuis si longtemps. J'ai été stupéfait
d'apprendre qu'en 1972 le Comité National de Défense Contre
l'Alcoolisme (1) avait souhaité s'investir dans le domaine des
drogues illicites en créant des " comités départementaux
antidrogue ".
Michaël Archiv - Cette volonté s'est renouvelée
au début des années 80, mais le ministère s'est opposé
à cette nouvelle politique de l'Association.
MT - Est-ce que tu savais que dans une lettre du Directeur Général
de la Santé, le C.N.D.C.A. était menacé de perdre
sa reconnaissance d'utilité publique s'il s'impliquait dans le
champ des toxicomanies ?
MA - Craplet a exagéré, il s'est fait l'écho
d'une rumeur qui circule chez quelques anciens. J'ai retrouvé la
lettre, elle ne menace pas officiellement l'Association.
MT - Tu as cette lettre ? Tu peux m'en envoyer une copie ?
MA - Elle va être publiée dans Alcool ou Santé.
Tu pourras découvrir la langue de bois de l'époque et essayer
de lire entre les lignes. Difficile de dire si cette menace était
imaginaire ou réelle, mais elle a été prononcée
officieusement. En tout cas, le C.N.D.C.A. a renoncé à courir
ce risque.
MT - Pourtant, en 1984, l'Assemblée Générale
avait approuvé les nouveaux Principes et objectifs, avec un additif
Toxicomanie (2). Cela a dû créer des difficultés ?
MA - Certaines équipes ont continué discrètement
de proposer un accueil et des soins aux toxicomanes, et, depuis cette
époque, de nombreux intervenants de l'Association parlent de l'ensemble
des drogues dans leurs actions de prévention, en particulier auprès
des jeunes.
MT - C'est le meilleur moyen s'ils ont envie de se faire entendre.
MA - Tiens, demande à Elineau ce qu'il en pense. Je le vois
sortir de la salle.
MT - Monsieur le directeur, nous étions en train de dire
que l'A.N.P.A. soutenait officieusement des équipes d'addictologie
bien longtemps avant l'invention du mot.
Patrick Elineau - Le message diffusé au niveau national était
clair : le C.N.D.C.A. a d'ailleurs sorti il y a une vingtaine d'années
une affiche sur le thème " Alcool, drogue en vente libre ".
Et son président de l'époque avait même réussi
à faire publier un article dans Le Monde, en première page
et sous le titre " La drogue légale " (3).
MA - Ouais
avec le changement de statut et d'appellation
de 1989, le C.N.D.C.A. devenait A.N.P.A. et restait dans le champ de l'alcoologie.
PE - Il fallait rester prudent. Néanmoins l'Association
avait ouvert la voie, et ce n'est pas la première fois
MT - Vous n'allez pas nous ressortir la pétition contre
l'absinthe de la Ligue anti-alcoolique (1) qui recueillit 300 000 signatures
en 1907 !
MA - Pourquoi pas, il a fallu la déclaration de guerre pour
que les pouvoirs publics suivent le mouvement. On peut aussi rappeler
que dans les années 60, le C.N.D.C.A. était l'un des seuls
à parler de sécurité routière (4). En 1984,
il a été le premier à dénoncer le problème
posé par la publicité de l'alcool, d'abord lors d'une conférence
de presse, puis en achetant une demi-page du journal Le Monde (5). Il
s'agissait de lancer une souscription sur le thème " Non à
la publicité pour l'alcool à la télévision
".
MT - Vous avez payé combien ?
PE - 90 000 F de l'époque. C'est ainsi qu'a été
votée la loi Barzach, première loi réglementant sévèrement
la pub. Ensuite, le travail des cinq Sages (6) et le courage de Claude
Evin ont abouti à la loi (7) qui porte son nom et l'a fait connaître
dans toute l'Europe et au-delà. Au niveau européen, le travail
de prévention a vraiment pris forme avec la création d'Eurocare
(8), en 1990, à la suite d'une Université d'Été
de l'Association sur le thème " Alcool et Europe ". Depuis,
l'O.M.S. et l'Union Européenne ont organisé des conférences
et mis en place des groupes d'experts. Dès le début des
années 80, nous avons insisté sur les nouvelles formes de
consommation dans les générations les plus jeunes. Il a
fallu attendre quinze ans pour que les médias s'en inquiètent
!
MT - C'est impressionnant, Monsieur le Directeur. Mais pourquoi
l'A.N.P.A. est-elle toujours considérée comme une association
conservatrice ?
PE - Demandez à notre historien.
MA - Il y a toujours des gens que cela arrange de le faire croire.
MT - On pourrait vraiment douter de notre insertion dans la réalité
quand on voit que certains rapports insistent sur la nécessaire
distinction entre usage, usage nocif et dépendance.
PE - Les mots sont nouveaux, mais ils reprennent notre vieille
distinction entre alcoolisation et alcoolisme.
MT - Qui l'a utilisée en premier, Michael ?
MA - Sully Ledermann, probablement. Le titre de son ouvrage Alcool,
alcoolisme, alcoolisation (9) montre bien l'importance qu'il attribuait
aux différents stades de la consommation. Heureusement que le C.N.D.C.A.,
puis l'A.N.P.A. étaient là pour défendre son modèle.
PE - Sans grande efficacité, puisque tout le monde continue
de parler de l'alcoolisme des jeunes ou des chauffeurs.
MA - Au moins, tous les rapports officiels font aujourd'hui état
de la théorie de Ledermann. Il ne reste guère que l'Ireb
pour méconnaître son intérêt
MT - Alors, c'est l'A.N.P.A. qui a tout inventé ?
PE - Le mot alcoolisation était dans le titre de notre Congrès
de 1983. Un ouvrage du Dr Godard, vice-président de l'Association,
publié par la Documentation Française, a vulgarisé
dès 1981 la notion de " risque alcool " (10), et clairement
établi la différence existant entre les buveurs excessifs
et les alcooliques, les alcoolopathies et la dépendance.
MT - Un peu périmé comme mots.
MA - C'était les mots de l'époque, ceux d'aujourd'hui
vieilliront vite également. L'invention de mots nouveaux ne suffira
pas à éviter la stigmatisation. Il ne faudrait pas que des
mots nouveaux soient créés simplement pour laisser croire
que la réflexion commence aujourd'hui et que personne n'avait auparavant
réfléchi à la question. Il n'est pas possible de
prouver sa modernité simplement en ignorant les travaux antérieurs.
MT - Tu veux dire que certains font de la récupération
?
MA - C'est
toi qui l'a dit, Michel, pas moi.
PE - On peut aussi soutenir qu'il faut répéter sans
cesse les mêmes évidences. Les autorités sont tellement
sourdes
Regardez le mot de cure, condamné dès 1987
dans le Dictionnaire d'alcoologie (11), et qui revient dans l'appellation
des CCAA.
MT - C'est quoi, ce dictionnaire ?
MA - Un travail très complet et réalisé par
le Haut Comité (12), aujourd'hui ignoré.
PE - Il fallait donc bien le reprendre. Espérons que les
nouveaux rapporteurs ne continueront pas d'être oubliés pour
de nouveaux experts.
MA - Ils seraient peut-être davantage considérés
si eux-mêmes tenaient compte de leurs prédécesseurs.
MT - Heureusement quand même que les discours ne se centrent
pas sur la notion de dépendance.
MA - On ne peut pas dire que les actions en alcoologie se soient
structurées autour de la dépendance. A l'A.N.P.A., la prévention
a justement été abordée avec le concept anglo-saxon
de " prevention paradox ".
MT - Encore un paradoxe ?
MA - Rien à voir avec celui de la mortalité par infarctus
Il exprime simplement que ce sont les buveurs non dépendants qui
sont responsables de la majorité des problèmes et donc de
la plus grande partie du coût de l'alcoolisation. Ce paradoxe implique
qu'il faut agir sur une population large, et en particulier sur ceux qui
apparemment posent le moins de problèmes pour obtenir un résultat
intéressant du point de vue collectif.
MT - Je vois. Mais dans le domaine des soins, on ne s'intéressait
qu'à la dépendance.
MA - Tu rigoles, dans les années 70, c'est l'Association
qui a lancé la création des premiers CHA (13) pour l'accueil
et le soin des buveurs excessifs, selon la terminologie de l'époque.
Un travail pionnier de santé publique.
MT - Attends, je perds pied. Tout le monde dit que les CHA ne se
sont occupés que des alcoolo-dépendants.
MA - Pendant vingt ans, on leur a reproché au contraire
de trop s'intéresser aux buveurs excessifs, d'en être restés
à l'hygiène alimentaire.
PE - En fait, c'est le manque de structures qu'il faut incriminer.
Faute de moyens, il a fallu s'occuper de tout le monde dans les mêmes
locaux. Les alcoologues ont dû accueillir aussi les personnes en
simple difficulté avec l'alcool, parce que les autres soignants
les rejetaient.
MA - Oui, ils se sont occupés des complications médico-légales
des ivresses, des problèmes somatiques de l'abus, des alcoolo-dépendants
qui se donnaient un objectif d'abstinence et aussi des autres qui souhaitaient
simplement diminuer les risques de leur consommation.
MT - Je comprends, c'est pour cela que la question de l'abstinence
est si mal posée ! La presse médicale parle de " la
fin de l'abstinence " comme si elle annonçait une révolution
en alcoologie.
MA - On reproche aujourd'hui aux alcoologues leur position stricte
sur l'abstinence, alors qu'elle ne concernait que les alcoolo-dépendants.
La confusion est aggravée par certaines études nord-américaines
qui regroupent buveurs dépendants ou non dépendants sous
le vocable vague mais politiquement correct de problem drinkers.
MT - Pourtant, dans les années 80, vous défendiez
l'abstinence pour tous, à l'A.N.P.A.
MA - En 1880, tu veux dire ? Je ne sais pas d'où vient cette
idée. L'A.N.P.A. n'a jamais pris de position morale contre l'alcool,
et n'a jamais souhaité instaurer la prohibition ou l'abstinence
pour tous. Je me souviens que le Dr Godard parlait d'une " consommation
facultative, modérée et circonstancielle ". Même
en 1880, seul l'abus était condamné et les boissons dites
hygiéniques, vins et bières, étaient fort bien considérées.
Certains voudraient nous faire passer pour des ringards anti-alcooliques.
PE - Les producteurs en particulier. Ils ont toujours trouvé
un intérêt à nous décrire comme de tristes
buveurs d'eau pour nous déconsidérer. Même L'Équipe
Magazine a publié un édito intitulé Triste sire,
et qui visait notre Président national.
MT - Il est vrai que l'Association a souvent entretenu des liens
forts avec les groupes d'anciens buveurs, de nombreux malades rétablis
y travaillaient encore au début des années 1980.
MA - C'était l'époque où l'alcoologie avait
une mauvaise image, même au sein du monde médical. Personne
n'osait demander de subventions pour des projets d'alcoologie. Les intervenants
ne bénéficiaient pas des moyens attribués à
la toxicomanie. En dépit des circulaires d'organisation du secteur
psychiatrique, la majorité des équipes psychiatriques se
désintéressait des malades alcooliques.
PE - Seules quelques associations s'impliquaient dans la prévention
de l'alcoolisme, peu valorisée socialement et politiquement. Beaucoup
de travail était effectué par les bénévoles.
MA - En l'absence de soutien politique, le militantisme était
nécessaire, quelquefois avec des excès passionnés.
MT - Ah la passion alcool ! Vous étiez les moines-soldats
de l'alcoologie
MA - Tu me fais penser à cette critique que j'ai entendue
à la MILDT (14), un jour où on parlait de la " religiosité
de l'A.N.P.A. "
MT - Il fallait bien que quelqu'un soit là pour faire ce
boulot.
PE - La reconnaissance de ce travail s'est faite lentement, après
plusieurs audits favorables [IGAS, TEN (15)], par la transformation des
CHA en CHAA puis en CCAA (13). Le problème, c'est que tous les
documents reflétant ce travail appartiennent à la littérature
grise, ils ont été mal diffusés.
MA - Les alcoologues de terrain ne savent pas écrire, paraît-il.
MT - Facile à dire
Les alcoologues de terrain n'ont
jamais eu le temps de faire connaître leur expérience. Ils
pourraient peut-être s'y employer, à condition de faire attendre
un peu plus longtemps les patients venus pour une consultation
PE - Arrêtez de pleurer, c'est tant mieux si la position
de l'A.N.P.A. est enfin reconnue dans des rapports officiels sur papier
glacé. Il est heureux que trente ans après le vu du
C.N.D.C.A., la demande d'ouverture et de collaboration vienne des instances
publiques et fonde la politique officielle. Nous ne risquons plus de perdre
notre reconnaissance d'utilité publique.
MT - Nous pourrions même être mieux subventionnés
MA - Tiens, salut Craplet. Toujours aussi inquiet sur l'avenir
de l'alcoologie ? L'addictologie continue à te faire de l'ombre
?
Michel Craplet - Moi ? J'ai été un des premiers à
faire de l'addictologie dans mes B.D. (16) sur l'alcool et le tabac.
MA - Et à la SFA, en 1993, à propos de l'éthique
de la prévention (17). J'ai gardé ta définition de
la prévention globale.
MC - Arrête de me faire passer pour un radoteur.
MA - " La prévention globale dépasse l'action
au niveau d'un produit pour s'intéresser à l'ensemble des
risques courus par un sujet, personne vivante et non seulement buveur,
et abordant les aléas de la vie avec d'autres produits pouvant
engendrer une dépendance ou d'autres conduites parfois liées
à ces intoxications ".
MC - Oui, bon, ça va, tout le monde la connaît maintenant.
MT - Nous étions en train de dire que l'A.N.P.A. avait eu
raison avant tout le monde.
MA - Alors l'addictologie, ça craint ? Pourtant, tu fais
bien partie du Conseil d'administration de la Fédération
Française d'Addictologie ?
MC - C'est aussi un lieu pour défendre l'alcoologie. Mais
je crois que l'emphase mise sur l'addictologie risque de laisser de côté
les problèmes liés à l'alcoolisation qui ne relèvent
pas de l'alcoolodépendance : ivresses isolées, usage à
risque et usage nocif, comme disent les addictologues eux-mêmes.
Il me paraît paradoxal d'insister à la fois sur l'addiction
avec les concepts de pratiques et conduites addictives et de regretter
qu'on s'intéresse trop à la dépendance.
Qu'en pensez-vous, Monsieur Elineau ?
PE - Au stade de la dépendance, les caractéristiques
des produits perdent effectivement de leur intérêt. Mais
en amont, au niveau des usages, on est bien obligé de s'intéresser
au produit. C'est pourquoi nous insistons sur les mesures de contrôle
de la disponibilité de l'alcool.
MT - Et vous croyez que ces mesures de contrôle sont utiles
?
PE - Il est même prouvé qu'elles sont efficaces alors
qu'il est beaucoup plus difficile de le démontrer pour les mesures
d'information et d'éducation agissant sur la demande d'alcool
Enfin c'est l'OMS qui le dit dans ses études d'évaluation.
MA - Mais comme ces résultats sont impopulaires, on les
oublie.
MT - Dis-moi Craplet, dans le monde anglo-saxon que tu fréquentes,
l'alcool est bien une drogue comme les autres ?
MC - Ne confonds pas le domaine scientifique et le champ politique.
Les chercheurs anglo-saxons travaillent depuis longtemps en incluant l'alcool
dans les toxicomanies. Mais tout change lorsqu'il s'agit de prendre une
position politique. Regarde ce qui s'est passé dans le groupe d'experts
" Alcool et Santé " de la Commission Européenne
quand nous avons rédigé un projet de recommandation sur
la consommation des jeunes. On nous a clairement fait savoir que si nous
suggérions que l'alcool est une drogue, le texte serait rejeté
au niveau de la Commission et ne serait jamais soumis au Conseil des ministres.
MT - Alors, l'alcool, c'est une drogue seulement au Nord ?
MC - Oui, et un aliment, un produit protégé par la
Politique Agricole Commune au Sud.
MT - Et la recommandation ?
MC - Avec les précautions de forme que nous avons prises,
elle a passé la censure de la Commission, et après discussion
au Parlement, elle a été adoptée par le Conseil.
MT - Tu crois vraiment qu'il existe un risque de dilution du problème
alcool ?
MC - Regarde ce qui s'est passé avec la dilution du HCEIA
dans le HCSP (12). L'alcool n'est pas revenu au premier plan avant que
la MILDT ne réinvestisse le domaine.
MT - On a progressé bougrement avec la MILDT.
MC - Lorsque j'ai pris la succession du Dr Godard, il m'a expliqué
que mon rôle principal serait d'aller assister à toutes sortes
de réunions et de poser la question " Et l'alcool ? "
du fond de la salle. Aujourd'hui, nous sommes invités à
participer à toutes les réunions et nous pouvons même
en parler depuis la tribune. C'est un progrès.
MT - C'est gagné, alors !
MC - Surveille bien les lapsus de nos hauts fonctionnaires. Lors
d'une journée régionale de la SFA, un préfet a parlé
du " succès de la lutte contre l'alcoologie ".
MT - Il n'existe pas d'épreuve de latin ni de grec à
l'E.N.A. Tu devrais lui envoyer ton article sur le mot alcoologie.
MC - Arrête de te moquer, c'est quelqu'un de très
occupé.
MA - Oui, j'y étais à cette séance, il a d'ailleurs
entraîné d'autres intervenants à faire le même
lapsus. L'un d'eux a parlé de l'" Association Nationale de
Prévention de l'Alcoologie ".
PE - N'oublions pas les fondements économiques, sociaux
et culturels de la consommation d'alcool. L'alcoologie est une discipline
véritablement politique. Ce n'est pas étonnant que les préfets
y soient mal à l'aise.
MT - La vraie révolution, c'est d'abord la question du tabac.
MA - Oui, on peut craindre pour l'avenir de la Fédération.
Regardez les nuages de fumée qui s'élèvent au-dessus
de certains
Il y a des tabacologues qui commencent à faire
les gros yeux.
MT - Mais regarde tous ces ex-fumeurs qui mâchent frénétiquement
leur chewing-gum pendant les sessions
il y a de l'espoir.
MA - Qu'est-ce que tu lis, en ce moment, Craplet ?
MC - Les conclusions du projet Match.
MT - Paris-Match ?
MC - Je ne suis pas encore à la retraite
C'est une
étude américaine qui a essayé d'évaluer l'appariement
entre certaines populations de malades et certains traitements. En clair,
existe-t-il des traitements appropriés à certaines catégories
de malades ?
MT - Formidable. C'est quoi le résultat ?
MC - Aucun critère traditionnel d'appariement ne s'est révélé
exact !
MT - Attends, c'est bien l'étude qui a montré que
tous les traitements sont équivalents ?
MC - C'est ainsi que certains résument l'étude
En fait, seules trois méthodes ont été comparées
: un programme pour aider le patient à intégrer les Alcooliques
Anonymes, un apprentissage de techniques de thérapies cognitivo-comportementales
en douze séances et une thérapie de renforcement de la motivation
en quatre séances. Des observateurs en ont déduit (un peu
vite) que tous les traitements étaient également profitables
: non seulement les trois protocoles étudiés, mais encore
tous les programmes imaginables, et qu'il convenait donc de choisir les
plus courts et les moins chers.
MT - L'étude donne tout de même quelques résultats
?
MC - Oui, par exemple que le pronostic est meilleur quand l'entourage
du malade ne le pousse pas à boire, ou qu'une motivation initiale
forte est un facteur de meilleurs résultats, et que les patients
qui persistent plus longtemps ont eux aussi de meilleurs résultats.
MT - Il me semble qu'on le savait
MC - Maintenant on en a la preuve statistique pour 25 millions
de dollars. Cet argument devrait être apprécié à
sa juste valeur par les cliniciens français démunis !
MA - Mais
tu ne crois plus à la science ?
MC - Je crois à la science, mais le discours scientifique,
ou qui se prétend tel, m'épuise. Surtout quand il occulte
toute finesse, sous prétexte d'exactitude. J'aime à pencher
du côté de la vérité humaine, c'est-à-dire
de l'authenticité d'une parole, celle des textes littéraires
et des mythes.
MA - Alors, si la littérature pseudo-scientifique t'exaspère
ainsi, comment peux-tu lire tous ces articles ?
MC - Je suis payé pour ça !
PE - C'est moi qui paye.
MC -
En fait, j'y arrive plus facilement en les considérant
comme une suite du Malade imaginaire ou d'Ubu Roi. Vous devriez essayer,
cela passe très bien.
MA - Il faut quand même y mettre du sien.
MC - Question d'habitude
Bon, je vous laisse, je dois préparer
ma communication sur l'ivresse au vin de Touraine chez les écrivains
de la cour royale au XVIe siècle.
MT - Il devrait moins lire les poètes.
MA - A son âge, laisse-le s'amuser !
Références :
(1) Les appellations
changent, l'institution demeure
1872 : création de l'Association française contre l'abus
des boissons alcooliques, qui devient en 1905 la Ligue nationale contre
l'alcoolisme, puis en 1951 le Comité National de Défense
contre l'Alcoolisme, enfin en 1989 l'Association Nationale de Prévention
de l'Alcoolisme.
(2) Extrait : " L'association propose à ses comités
de prendre une part active dans la prévention des toxicomanies
en fonction de leurs possibilités et des nécessités
locales, prioritairement auprès des groupes relais et en restant
dans le domaine de l'information, de l'orientation et des conseils. "
(3) Le Monde, 3 décembre 1986.
(4) Avant que la loi n'en généralise l'application,
le C.N.D.C.A. avait instauré, au début des années
60, des opérations " alcootest volontaire " purement
préventives dans plusieurs départements (Finistère,
Rhône, Seine-et-Oise
).
(5) Le Monde, 21 mars 1987. Texte publié sous la signature
de Jean Bernard (de l'Académie française), Jean Dausset
(Prix Nobel de médecine), et François Jacob (Prix Nobel
de médecine), ouvrant une souscription nationale auprès
du C.N.D.C.A. " Les publicités qui s'imposent à tous
sont inacceptables. Il est contradictoire de prétendre lutter contre
la violence et de promouvoir des boissons qui vont libérer cette
violence. Il est par ailleurs incohérent de chercher à limiter
les dépenses de santé et de promouvoir la consommation d'alcool
".
(6) Plan d'action publique, signé en 1989 par 5 experts,
proposant un plan d'urgence contre l'abus des drogues licites.
(7) Loi du 10.01.1991 relative à la lutte contre le tabagisme
et l'alcoolisme.
(8) Eurocare réunit des associations de 12 pays de l'Union
européenne travaillant dans le domaine de la prévention
de l'alcoolisme.
(9) S. Ledermann. Alcool, alcoolisme, alcoolisation. Paris, PUF,
1956 et 1964.
(10) J. Godard. Le risque alcool. Paris, Documentation française,
1981.
(11) H.C.E.I.A. Dictionnaire d'alcoologie. Paris, Documentation
française, 1987.
(12) Le Haut Comité d'Étude et d'Information sur
l'Alcoolisme, créé en 1954, est devenu en 1989 Haut Comité
de Santé Publique, perdant ainsi sa spécificité alcool.
(13) Les Centres d'Hygiène Alimentaire, créés
en 1975, sont devenus Centres d'Hygiène Alimentaire et d'Alcoologie
en 1983, puis Centres de Cure Ambulatoire en Alcoologie (1998).
(14) Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue
et la Toxicomanie.
(15) Rapport TEN, 1993 - Rapport IGAS, 1995.
(16) L'alcool, tout ce que vous auriez pu savoir
L'alcool,
à consommer avec modération. FG Éditions, 1988 et
1995 - Le Tabac. FG Éditions, 1996.
(17) M. Craplet. " Éthique de la prévention
du risque alcool ". Alcoologie, 1995, 17, 1, pp. 14-22.
Résumé
Pause-café lors d'un très sérieux congrès
d'addictologie : c'est l'occasion pour les protagonistes de réviser
leurs connaissances, confronter leurs points de vue et rappeler quelques
vérités sur les récentes évolutions de la
théorie comme de la pratique. Où l'on comprend qu'il ne
faut pas confondre domaine scientifique et champ politique
Mots-clés : Addictologie. Alcoologie. ANPA. Politique de
santé. Prévention.
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