N° 4 - 1992
 
  la conspiration du silence
  par le Dr Christian OUVRARD, Président du Comité de Haute-Saône Médecin du travail. Peugeot
 
     
 

L'alcool est bien présent dans l'entreprise. Dans les " pots " officiels, à la cantine. Mais il y a aussi les pots officieux, les dérapages, le collègue dépendant que l'on " couvre " tant qu'il ne crée pas d'esclandre. On sait de mieux en mieux ce que l'alcool coûte à la bonne marche de l'entreprise.
Mais le sujet reste tabou. A preuve cette grande entreprise qui nous a ouvert ses portes pour un reportage mais qui a refusé au dernier moment de se voir citer, craignant que la reconnaissance de ses problèmes d'alcool ne ternisse son image de marque. Nous le regrettons vivement.

 
  L'entreprise tient une place importante dans la vie des salariés. Des failles y sont pourtant manifestes pour tout ce qui a trait au bien être de ceux qu'elle emploie.
   
  Le développement pris ces dernières années par la Gestion des Ressources Humaines nous rappelle combien ces ressources sont fragiles, bien que primordiales pour la survie de l'entreprise. Or il est essentiel de bien les gérer, y compris au sens économique du terme, car le bien-être des entreprises est étroitement lié à celui des personnes qui y travaillent.
 
  A côté des accidents du travail et des maladies professionnelles, pour lesquels une législation spécifique a été conçue, il existe d'autres pathologies, les " maladies du silence ", parmi lesquelles l'alcoolisation qui est en France un risque majeur. Ces maladies hypothèquent gravement le maintien de l'emploi des personnes concernées et pèsent lourdement sur le budget de l'entreprise : à la souffrance de l'individu répond en quelque sorte la souffrance de l'entreprise.
 
La conspiration du silence
  Habituellement, lorsqu' apparaît un dysfonctionnement. une perturbation dans le comportement d'une personne. l'entourage professionnel (camarades de travail, hiérarchie, délégués du personnel) n'y prête guère attention. Et s'il arrive que l'entourage cherche à aider la personne, il faut bien reconnaître que ses tentatives seront souvent rejetées, plus ou moins durement.
   
  Dès ce moment, pour toute une série de raisons, s'instaure un camouflage systématique des erreurs commises ou des manquements graves apportés à l'organisation du travail (petit absentéisme. rebuts. casse d'outils, manque de production, querelles... ). Une véritable " conspiration du silence " qui aboutit au pourrissement de la situation.
 
  Cette attitude favorise le développement du problème et risque d'entraîner une perturbation plus grande chez l'individu, une multiplication des cas : toute l'entreprise devient " malade de l'alcool ", et les symptômes ne tardent pas à apparaître : moindre rendement, absentéisme, accidents...
   
Le péri-alcoolique
  Ce que l'on croit être tolérance, respect de l'autre, de sa liberté, n'est souvent que le masque de l'indifférence. Il s'est créé autour du sujet une fonction nouvelle que nous pourrions appeler le péri-alcoolique
   
  Le péri-alcoolique désigne tout système, (individu, organisation, loi ou règlement), permettant, le plus souvent involontairement, voire en toute bonne foi, à l' alcoolo-dépendant de continuer à vivre sur le même mode sa vie personnelle, conjugale et professionnelle. Les apparences sont sauves, du moins provisoirement.
   
  Cette protection se met en place naturellement, sans que l'on se pose beaucoup de questions à son sujet. Comme le dit Alain Boss (Institut Suisse de Prophylaxie de l'Alcoolisme), il s'agit d'un manque de distance personnelle, d'une conception erronée de l'alcoolisme, ainsi que d'une tendance à jouer les " sauveurs " face à la " victime " de l'alcoolisme.
   
  Une telle réaction s'explique également parce qu'elle procure des bénéfices secondaires à celui qui l'utilise (" C'est un bon vendeur, c'est un bon ouvrier quand il est là, c'est un bon camarade quand il n'a pas bu... "). L'analyse de ces bénéfices secondaires est essentielle si l'on veut non pas éliminer le problème (aider la personne à sauvegarder son emploi), mais aussi le résoudre (aider l'entreprise à gérer le problème).
   
  Comme les règles ne sont pas claires, voire qu'elles n'existent pas, l'alcool va devenir la règle. Il va permettre au système de se maintenir (il existe en France autant de systèmes " alcool " différents que d'entreprises). A ce niveau, il paraît plus intéressant de s'interroger sur la place de l'alcool que sur celle de l 'alcoolo-dépendant.
   
La péri-responsabilité
  Survient alors une " crise ", accident du travail, exigence d'une production accrue, nécessité d'une polyvalence, trop d'absentéisme..., le système s'arrête. Les péri-alcooliques vont demander que l'alcoolo-dépendant cesse de poser des problèmes. Rejet et processus d'exclusion sont alors la conséquence d'une situation intenable, l'intéressé qui n'y comprend plus rien est licencié, le système se restabilise et retrouve son harmonisation et c'est " reparti pour un tour ".
   
  Si l'on veut arriver à un traitement de l'alcoolo-dépendant ou prévenir la dépendance, il faut réguler tout le système, revoir les règles du péri-alcoolisme, passer à la péri-responsabilité et c'est toute la communauté de travail qui est concernée.
 
  Le but d'une prévention sera d'offrir aux salariés concernés une alternative (qu'ils pourront accepter ou refuser) à la procédure administrative habituelle. On a en effet maintes fois vérifié l'inefficacité des mesures type menaces ou sanctions.
   
  Cette alternative doit faire appel à la notion de contrat, suppose de part et d'autre des contraintes et des avantages. Il y a donc bien ici complémentarité - et non divergence - d'intérêts entre les deux parties et il serait vain d'entretenir une inutile polémique à ce sujet.
 
  Au Canada, les organisations syndicales exigent ce type d'actions préventives de la même manière qu'elles insistent sur la prévention des autres risques et nuisances pour la santé des salariés.
   
  L'expérience a montré que la réussite d'actions de prévention dépend non seulement de la détermination de l'employeur à entreprendre une action globale et à long terme mais aussi - et pour une large part - de la collaboration entre les différents partenaires de la prévention.
   
  La concertation entre les spécialistes de la prévention - dont l'ANPA en France avec ses antennes départementales et ses professionnels, les dirigeants d'entreprise, les services médicaux sociaux, les organisations syndicales, les instances légales (CHSCT, CE, DP) - reste indispensable. Par ailleurs, cela suppose aussi un changement dans les mentalités et les attitudes de l'environnement socioprofessionnel. C'est sur cette cohérence que s'appuie l'éthique même de la prévention. Ce changement des mentalités est la seule issue pour redonner à la personne concernée son autonomie et sa dignité, pour revaloriser le rôle social des " Ressources Humaines " de l'entreprise et voir tomber le silence.
   
L'évaluation d'un programme de prévention dans une unité de construction automobile
  Notre étude porte sur l'évaluation d'un programme de prévention mené depuis 1976 dans une entreprise de construction automobile de l'Est de la France (fabrication, stockage et distribution de pièces de rechange, expédition de sous-ensembles). Les 3000 salariés représentent une population stable : le turn-over est faible, les étrangers peu nombreux et bien intégrés. L'âge moyen des hommes est de 42 ans.
   
  Une étude similaire avait déjà été réalisée en 1986, ce qui nous donne des éléments de comparaison appréciables.
   
  Accidents
   
  Le tableau qui suit est particulièrement éloquent. Il concerne les accidents du travail survenus dans la population des malades alcooliques non traités et rend compte de l'évolution observée depuis 1976.
   
 
 
Moyenne
1976-1991
1991
Soins sur place
18,18 %
8,50 %
Accidents sans arrêt
17,4 %
9,00 %
Accidents avec arrêt
13,8 %
3,40%
   
  L'évolution de ces chiffres montre la bonne prise en charge des problèmes par l'encadrement, et donc l'efficacité du programme, mais aussi probablement la diminution importante du nombre des malades non traités : 295 personnes ont en effet été traitées en 16 ans.
   
  Absentéisme
   
  Au cours de la période 1986-1992, on a observé une baisse significative de l'absentéisme dans la population non traitée. Les contraintes de la production, la concurrence internationale ont certes joué dans le sens d'une plus grande rigueur dans la gestion de l'absentéisme, et d'une moindre tolérance de la part de la hiérarchie. Mais il faut probablement voir dans cette diminution de l'absentéisme la résultante de l'action entreprise depuis 1976 et notamment la diminution de la conspiration du silence.
   
  Nous avons calculé l'absentéisme de trois populations présentes de 1989 à 1991 (3 ans) :
 
  • la population totale (a priori non concernée par les problèmes d'alcool), soit 2 225 personnes.
  • la population non traitée (consommateurs menacés), soit 282 personnes
  • la population des malades traités et stabilisés, soit 237 personnes. N'ont pas été retenus dans l'étude les malades pris en charge au cours des trois années considérées.
   
  L'absentéisme non rémunéré (retards, bons de sortie, congés sans solde...) est 3 fois plus élevé dans la population non traitée que dans la population totale, et sensiblement plus élevé dans la population totale que dans celle des malades traités.
   
  En ce qui concerne les maladies rémunérées, on observe une relative stabilité dans la population totale et traitée, et une diminution dans la population non traitée. A noter toutefois une recrudescence des maladies dans la population traitée (aggravation due à trois pathologies lourdes dans cette population).
   
  Au total, l'absentéisme des personnes non traitées reste deux fois plus important que celui de la population totale. Alors que celui des malades traités est de 40 % inférieur à celui de la population globale.
   
  L'absentéisme non rémunéré
   
  L'étude particulière de l'absentéisme non rémunéré chez les salariés concernés par le problème alcool nous a amenés à dérager trois indicateurs susceptibles de nous aider à suivre cette population : indicateurs de risque, de stabilité, et de rechute. -
 
  • Chaque fois que l'ANR d'un salarié est trois fois supérieur à celui de la population totale, le dossier de ce salarié est analysé par le service médico-social pour dépister éventuellement le risque alcool.
  • Quand un malade traité reprend son activité professionnelle, l'ANR est également observé pour vérifier la stabilité de la situation médicale.
  • Quand un malade rechute, son ANR augmente et rejoint rapidement des chiffres supérieurs à ceux de la population de référence.
   
  Cette étude de l'absentéisme non rémunéré, non lié à la maladie ou l'accident, nous semble être un indicateur pertinent du suivi du problème alcool en entreprise.
   
  L'expérience que nous conduisons depuis 16 ans montre que la réussite d'action de prévention dépend non seulement de la détermination de 1"employeur à entreprendre une action globale et à long terme, mais aussi, et pour une large part, de la collaboration entre les différents partenaires sociaux et partenaires de la prévention.