| N° 1- 1988 | |||
| L'atelier
d'écriture Un relais thérapeutique dans la prise en charge du malade alcoolique |
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| Par le Dr Véronique THEPOT, Dr Eric HISPARD Cap 14 -Centre d'alcoologie Jacques Godard. 14, rue de Gergovie 75014 Paris | |||
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Nous savons tous qu'en alcoologie l'une des clefs nécessaires aux patients est de s'accepter comme malade alcoolique, ce qui n'est jamais facilement acquis, même si la démarche d'une consultation dans un centre d'alcoologie a été admise, ou entamée. |
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| Le passage à une verbalisation en entretiens avec l'équipe soignante et au contact d'autres malades est pourtant le ciment nécessaire à une action thérapeutique quelle qu'elle soit. Cette possibilité de s'exprimer enfin sans culpabilité, se raconter aux autres, va devenir souvent un besoin, une nécessité, celle de redire l'histoire sans cesse reprise des galères, des ivresses, des rechutes. Boire son histoire à fond perdu... ce qui laisse parfois l'impression d'une alternative insatisfaisante, trop figée. | |||
| Nous essayons, à Cap 14 (Centre d'alcoologie, Paris) de lever quelque peu cet écueil par des relais thérapeutiques offrant aux patients qui le souhaitent la possibilité d'un travail dynamique inscrit dans un parcours de vie sans être réduit à la seule problématique alcoolique. | |||
| C'est dans cet esprit que nous avons proposé à quelques personnes, fidélisées à la structure par des activités telles que relaxation ou groupe de paroles, à un moment ou à un autre de leur prise en charge alcoolique, de découvrir un nouvel outil d'expression qui ne serait pas l'éternel journal intime de l'alcoolique, mais un atelier d'écriture leur permettant de se révéler en dehors du seul contexte anecdotique. | |||
| Réagir sur les mots | |||
| Nous avons réuni huit, patients d'origine socio-culturelle différente: trois hommes et cinq femmes, en présence des deux médecins. Leur abstinence allait de deux mois à deux ans. | |||
| Voici, brièvement, comment nous avons procédé. Pour commencer, chaque participant devait associer à une lettre de l'alphabet un mot référent (par exemple, pour la lettre E éclipse, erreur, étonnement...). Ce travail étant effectué sur chaque lettre, nous nous sommes retrouvés à la tête d'un " stock " de 199 mots, constituant notre abécédaire de base. | |||
| Le principe était d'arriver à chaque séance avec un texte écrit individuellement, et comportant obligatoirement une partie déterminée des mots de l'abécédaire. Sur cette base, dix réunions eurent lieu en soirée, durant trois heures, au rythme d'une séance par mois. | |||
| Lors des cinq premières séances, nous commencions par réagir sur les mots proposés dans ce qu'ils évoquaient de positif ou de négatif. L'appréciation des membres du groupe pouvant être très différente de celle du " propriétaire " du mot, ou plus nuancée, signant d'emblée l'ambiguïté des signifiants (par exemple le mot refuge, cri, excuse). | |||
| Puis chacun lisait son texte rédigé à l'aide de mots tirés de l'abécédaire commun, en suivant l'ordre alphabétique (quatre lettres par séance). Ainsi pour la lettre F, il fallait écrire avec les mots feu, fatigue, fragile, faux, faute, frayeur, fête, fatigue et femme. Ce qui donnait des textes tels que ceux-ci : " Au début, puis toute la vie, être femme c'est une faute. Au début, puis toute la vie, être femme c'est une fête, une fausse fragilité mais une vraie fatigue et de grandes frayeurs si l'on dérobe le feu du ciel. " Ou encore : " La fête, ce n'est pas ce feu qui fatigue, qui fait sonner ton rire faux, qui te fait femme -fragile -frayeur... Mais où est la faute ? " | |||
| Voici d'autres exemples de textes écrits avec la lettre N (noyau, nul, néant, nudité, noeud, nécessité, noce, nuance, nirvâna) : "Mon nirvâna était-il dans cette nécessité que j'éprouvais de faire la noce, qui après me laissait une vague impression de néant, de nullité, et je me retrouvais en train d'admirer le noyau d'un fruit, dans toute sa nudité avec des nuances de couleurs et aussi des dessins qui ressemblaient à des noeuds. " | |||
| " Il y a un noeud de résistance irréductible qui ne peut s'annuler, un noyau incontournable et qui s'impose comme une nécessité et ne peut s'anéantir: dans la nudité de noces ils accèdent au nirvâna et moi je reste à la porte plongée dans le néant, nulle et non avenue. Mais ce n'est qu'un cauchemar et je vais me réveiller. " | |||
| " Le soir de ses noces ? Oh, bien sûr elle s'en souvenait. Elle avait bien peu de " souvenirs aussi nuls ", s'esclaffa-t-elle. Le noeud du problème avait été la nécessité de sa nudité, pour atteindre ce Nirvâna plein de nuances, que lui promettait Albert. Le résultat avait été néant. Après cette déclaration, elle cracha les noyaux de cerises qu'elle était en train d'avaler goulûment tout en parlant " | |||
| Ce premier temps d'écriture a permis le brassage et la dilution des mots de chacun, qui devaient s'articuler avec ceux des autres. | |||
| Au cours de la 6e séance, chacun a repris son abécédaire personnel, c'est-à-dire les 21 mots qu'il avait apportés lors de la construction de l'abécédaire commun. Cette étape fut délicate, d'abord techniquement par l'accroissement du nombre de mots imposés, mais aussi par la difficulté pour certains de retrouver leurs propres mots. | |||
| A la 7e
séance, il a fallu écrire avec les mots d'un autre, tiré au sort. Ce fut
un moment intense, obligeant chacun à suivre ses propres mots donnés à l'autre,
dans un espace de pensée différent. La 8e séance associa les participants par binôme (soit 42 mots), ce qui dégagea un étonnement et une complicité devant des textes aux résonances diverses, composés pourtant à partir du même matériel dont chacun était à demi-propriétaire. Pour la 9e séance, les écrits furent effectués à partir d'un abécédaire regroupant uniquement les mots plébiscités par l'atelier. La qualité croissante du travail et le fait d'être débarrassé de certains mots encombrants a permis une écriture puissante et précise. |
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| Abécédaire | |||
| Enfin, avec le souci de terminer cet atelier dans une unité collective, et de valoriser cet apprentissage, les participants furent invités au cours de la dernière séance à écrire avec tous les mots de l'abécédaire. Nous citons, en exemple, deux textes écrits par deux patients différents à partir des mêmes 21 mots : | |||
| " Comment dévoiler les défaites qui m'ont blessé dans un langage qui ait l'ardeur et la chaleur du feu ? Que les sociologues joufflus et autres psycho? machins-choses nous laissent en paix et ma réalité s'éclipse à leurs regards. Je ne veux pas être l'acteur de leur théâtre gris ni le chanteur de leur opéra urbain. Si je lèche encore le noyau d'une cerise symbolique, je peux toujours rêver d'une mer d'ivoire… " | |||
| " C'est ma réalité d'hier. Qu'en est-il aujourd'hui? Autrefois, une blessure montée en opéra avec un langage de théâtre rempli de voiles et de symboles pour masquer la défaite. Mais le feu est resté, c'est un noyau ardent. J'imagine un vaste paysage urbain, peut-être en bord de mer, croupissant comme dans la Venise du ghetto, un jeu de noir et blanc, un travail sur les gris et les ivoires humides de buée, comme les joues par les jours de chaleur. J'ai encore ma question : " Trouverai-je la paix ? " | |||
| Voici enfin l'exemple d'un texte rédigé par une patiente avec la totalité des mots de l'abécédaire : | |||
| " L'univers
urbain des " Gobelins " lui est familier et le raccourci qu'elle va prendre
l'amènera rapidement aux sources de sa souffrance. Square " Le Gall " -
Paris 13° en décembre. Elle est seule et le jardin silencieux est le refuge idéal pour ranimer sa blessure. La joie et le bien-être, c'était avant, sur ces mêmes bancs, à regarder jouer les enfants. Elle se croyait encore libre. Le ressentiment, né de l'incompréhension de sa quête, n'était pas encore devenu animosité obsédante. Ce noeud stupide au fond de la gorge ne la déprimait pas encore. Elle n'était pas anxieuse à en crever ! Elle était cependant déjà muselée, rejetée. Elle était humiliée de la série de quiproquos qui dirigeaient sa vie. Elle acceptait cette situation gênante, par amour, parce qu'elle était femme. |
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| Elle
fut étonnée de découvrir, par accident, l'euphorie et la chaleur de l'ivresse.
Le courage lui revenait dans l'ambiance des fêtes. Ça la rendait légère, gaie. Elle avait des talents. Plaisir-bouteille balançait entre dose et calmant. Elle ne se rendit pas compte du mimétisme qu'exerçait sur elle son nouvel ami. Aux questions qui ne lui apportaient plus satisfaction, elle opposait maintenant le, feu étincelant de son ulcération et laissait jaillir de son organisme d'effrayantes tempêtes qu'elle ne maîtrisait plus. |
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| Vinrent
les défaites avilissantes et la calamité de voir grandir son ressentiment.
C'était là son enfer: mitonner ardemment son festin de rancune. Elle se
cacha la vérité, s'uniformisant dans du gris fumeux, comme un otage. La honte et le sentiment de sa "faute " furent plus forts que ses envies de vengeance. La stérilité de son parcours devint si évidente que la nécessité de dénouer ce langage s'imposa. Où étaient la paix et le prix de celle-ci ? |
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| J'ai retranscrit ma réalité comme on compose un opéra. Mon miroir est le chef de cet orchestre à la fois tonique et turbulent. Si je vois en filigrane de la partition mes cris de crainte mêlés aux octaves du doute, la vision d'un symbole de théâtre, obscur et or à la fois, rayonne vers une image unique. | |||
| Je n'ai
oublié ni tes saveurs, ni tes odeurs, mais l'horreur de ton néant éloigne
et élimine la tentation de l'hibernation qui serait une bavure de plus.
Je fonds ma fatigue et ma fragilité en un alliage pur qui endigue l'hémorragie des substances essentielles à ma vie et volcanise mon éternel. Etre ou non reconnue n'a pas d'importance et l'abstinence n'aurait pas de sens si ce n'était la puissante révélation du poids de mon " existence " que faisait flotter la peur. L'erreur serait de trouver des excuses pour dormir encore à éclipses en se liquéfiant dans l'hypocrisie avec des restes de saleté sur des lits de gisants. L'expression d'un moment d'illusion, c'est sans doute la trahison. II faut la jeter au fond du gouffre, dans le chaudron marécageux où grouillent déjà les unions déplumées, versées dans l'urne de l'usurpation sous les quolibets de l'ironie grimaçante. |
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| Et toi,
pauvre Jésus, mégalo d'une justice au nom de laquelle tu meurs encore dans
la violence aux limites des horizons glacés de mers vierges de toute voile,
où virevoltent seulement quantité de noyaux creux accrochés à des rêves
nuls. |
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| La sauvagerie
de mes noces irisées m'a fait oublier un moment la nudité des visages au
regard fixe. Lasse d'user mon quota de tristesse, je dépose à l'hôtel " Bagages sans consigne " mon lugubre fardeau. Je ne trouve rien à dire du garçon génial de ma jeunesse, qui me portait au nirvâna. Il a rogné du mot défense les ailes dorées de l'irradiation et conjugué la jouissance à l'impossibilité d'aimer. Ma valise est dans ma tête et le ciel est ouvert sur moi. Voyez perler à mes joues humides la tendresse des matins bleus. " |
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| Etonnement et plaisir | |||
| Dès la troisième séance, l'ensemble des participants s'est révélé homogène, tous avaient leur place, chacun avait compris l'objectif et les limites du travail proposé. Le sentiment d'effectuer quelque chose d'important s'est installé avec sérieux, mais aussi chaleur et humour. Il s'est établi de vrais échanges, dans le respect de l'autre, associé à l'étonnement et au plaisir de voir courir les mots dans le labyrinthe de chacun. Aucun leader n'a cherché à s'imposer. | |||
| Progressivement les mots échappaient à celui qui les avait proposés et devenaient propriété de l'atelier. De même les textes étaient déposés dans ce lieu bien délimité et devaient y rester. | |||
| La fréquentation fut régulière, il n'y eut aucune défection. En cas d'absence pour une séance, on donnait ses écrits qui étaient alors lus par un autre. Durant cette période tous les patients sont restés stables dans leur abstinence et ont été valorisés par rapport aux autres patients et par leur entourage. | |||
| Le fait que les deux thérapeutes participent de façon active nous est apparu incontournable, le partage des mêmes contraintes dédramatisant les difficultés et évitant toute impression de voyeurisme. Cette double présence permettait de mieux contenir d'éventuels débordements et d'éviter une trop grande focalisation. | |||
| L'évolution de chaque patient à travers cet atelier pourrait être reprise en détail. Globalement nous avons constaté qu'en utilisant d'autres concepts, ils ont évacué quelques ressentiments, cicatrisé des blessures et réévalué leur image personnelle. On peut souligner qu'une patiente par ce biais a pu entamer une psychothérapie dont l'indication justifiée était restée impossible jusqu'alors. Pour une autre, un réel talent et un désir d'écrire se sont révélés. | |||
| Angoisse de fond, angoisse de forme | |||
| Nous avons été surpris par la qualité des écrits chez des personnes n'étant pas familières de ce mode d'expression. La contrainte a permis de déplacer l'angoisse de fond vers une angoisse de forme. L'association d'un temps individuel d'écriture à un temps collectif structuré a créé un effet de levier pour des charges qui paraissaient si lourdes à porter. | |||
| Un autre intérêt a été d'évaluer à la fois la progression psychologique des patients mais aussi la récupération de leurs fonctions cognitives. Aussi faut-il rester vigilant et éviter d'entraîner certains patients dans ce type d'activité, alors qu'ils ne peuvent l'assumer tant intellectuellement que psychologiquement et risquent de se retrouver en situation d'échec. | |||
| La difficulté pour le groupe à se séparer a été heureusement contrebalancée par la sensation de laisser à l'atelier tous ses mots. Bien qu'il s'agisse d'un investissement de temps important, nous avons poursuivi sur le même mode cette expérience thérapeutique en la proposant à des patients bien insérés dans le lieu thérapeutique, pour qui quelques mois d'abstinence et les divers relais alcooliques ne sont plus suffisamment moteurs et dont le suivi est encore nécessaire. | |||